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Face à une lecture tronquée de la réalité d’Haïti Nous vous en proposons une autre

Face à une lecture tronquée de la réalité d’Haïti Nous vous en proposons une autre



En cliquant comme par hasard sur la revue Front populaire de Michel Onfray, notre attention fut attirée par un papier consacré à Haïti. À un moment aussi tourmenté de notre histoire, toute tentative de sonner le tocsin sur ce que l’Occident est en train de fomenter sur l’île, reste toujours de bon augure. Cependant, lorsqu’on a pris connaissance du contenu de l’analyse, avec ses contre-vérités, ses paresses, l’absence de probité de l’auteur et les préjugés qui la caractérisent, on est tombé des nues.

« Deux siècles après, Haïti est redevenu le pays le plus peuplé de la Caraïbe » est signé de Ilyes Zouari, président et co-fondateur du CERMF, 17 juillet 2021. Dans un premier temps l’auteur s’adonne à une succession d’analyses comparatives sur la démographie des pays de la région caraïbe, avec des chiffres du (PRB) Population Reference Bureau, un organisme privé américain. Il rappelle qu’Haïti (11.4millions) vient de reprendre la place de pays le plus peuplé de la région, après l’avoir concédée pendant longtemps à Cuba (11.3 millions), et accentue son avance sur la République dominicaine (10.5millions), d’abord.

Ensuite il tente la même analyse comparative, cette fois sur le plan territorial en zoomant sur la superficie ; Haïti (27 750 km2) à celle de Burundi (27 830 km2), ou à celle de la Belgique (30.688 km2). Il souligne aussi le fait qu’Haïti soit l’un des pays les plus densément peuplés au monde, avec une densité de population proche de celle de ces deux autres pays avec des populations respectives de 11,9 et 11,5millions d’habitants. Pourtant il est loin d’être aussi peuplé que Taïwan (23,6millions d’âmes pour 36200kms) et le Liban (6,8 millions d’habitants pour 10 450 km2, soit 2,7 fois plus petit).

L’auteur pousse la comparaison entre Haïti et Taïwan, jusque dans le parcours historique de ces deux pays, qui n’ont pourtant pas grand-chose en commun. Taïwan est une province en rébellion ou autonome de la Chine, ou à velléité d’indépendance. Haïti est le pays qui a mis fin à l’esclavage dans une révolution violente, en décimant une armée de 70,000 hommes envoyée par Napoléon, pour rétablir l’esclavage sur l’île, dont quelques centaines seulement regagnèrent la France, après la reddition de Vertières.

L’île fut la plus riche des colonies au monde, qui fournissait environ la moitié de la production mondiale de sucre, de café et de coton, comme aiment à le rappeler les descendants de colons esclavagistes. Saint-Domingue, surnommé la « perle des Antilles » par les exploiteurs, a plutôt été « l’enfer des Antilles » pour les enfants, les femmes et les hommes noirs (es), qui devaient travailler plus de seize heures par jour, pour enrichir la France.

L’auteur fait preuve d’une méconnaissance avilissante si ce n’est une tentative, de réécrire l’histoire de la colonisation et de l’esclavage en Amérique. Le révisionnisme est pourtant condamnable au pays des droits de l’homme. À contrario, l’Empereur Jean Jacques Dessalines ne fut pas un génocidaire, comme l’auteur le prétend. La preuve, il y a eu des blancs dans l’état-major de l’armée indigène. Il a dû confondre le père de la nation haïtienne avec Donatien Rochambeau ou Napoléon Bonaparte, si l’on tient compte de la loi Taubira1 qui confirme que l’esclavage est un crime contre l’humanité.

Jean Jacques Dessalines fut plutôt un révolutionnaire. Ancien esclave, il a gravi toutes les étapes dans la société esclavagiste, avant de prendre la tête d’un ras-le-bol généralisé, qui durait depuis plusieurs siècles. S’il est considéré comme la bête noire des esclavagistes et si sa statue manque aux collections des Musées de l’homme et du quai Branly à Paris, et d’histoire africaine-américaine à Washington, c’est sans doute, pour avoir aboli l’exploitation de l’homme par l’homme, en mettant hors d’état de nuire l’armée coloniale française à Vertières (mot entré dans le dictionnaire français avec deux siècles de retard).2 Et, naïf qui croit que la « fièvre jaune » qui a décimé une bonne partie de la troupe conduite par Leclerc, fut une catastrophe d’origine naturelle.

Ce que l’auteur devrait comprendre, c’est que la domination esclavagiste reposait sur une soumission totale et complète, et elle exigeait de fait une proportion significative des colons. Dans les sociétés esclavagistes les plus durables, la proportion d’européens était bien plus forte, de l’ordre de deux tiers. Dans le sud des États-Unis, elle était de l’ordre d’un peu plus de 40 % de blancs, pour 60 % d’esclaves en Caroline du Nord et au Mississipi dans les années 1850. Au Brésil, la population esclave avoisinait les 50 % au XVIIIe siècle, et s’abaissa autour de 29 %-30 % dans la seconde moitié du XIXe siècle.3 Après plusieurs siècles de propagande de toute, sorte sévèrement conduite par le christianisme et d’autres organes de reniement, à Saint-Domingue, les exploiteurs se sentaient confortables au point de laisser la population esclave grimper au seuil de 90 % de la population globale.

Si Haïti n’a jamais pu sortir la tête de l’eau, ce n’est point, comme le soutient l’auteur, à cause de deux siècles d’une gestion calamiteuse des affaires de l’État, marquée par la corruption et les détournements de fonds à grande échelle. C’est de préférence à cause de la dette de l’indépendance (150 millions de francs-or en 1825) d’une part et de l’autre, du fait de l’ingérence des États-Unis.

La France n’imposa pas la dette en guise de compensation pour les expropriations ou pour un quelconque génocide, mais plutôt comme cela a été fait partout où il était question d’abolition (Royaume-Uni de 1833-1843 ; Brésil 1888 ; Russie abolition du servage 1861), etc., à l’exception des États-Unis d’Amérique, où il n’y a pas eu compensation, du fait de la résolution dans le sang (1861-1865) 4. La France a plutôt pratiqué le chantage de la dette, contre la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti en 1825 et de mettre fin à ses menaces d’invasion de l’île par ses troupes. Le gouvernement haïtien n’eut pas véritablement le choix, du fait de la supériorité militaire évidente de la France, de l’embargo imposé par la flotte française dans l’attente d’un règlement et du risque réel d’occupation de l’île 5. Haïti n’avait pas les moyens de résister, tout comme dans un futur proche, la France pourrait bien se retrouver dans la même situation, face à une puissance mieux équipée qu’elle.

La jeune nation qui venait de naître ne pourrait jamais s’acquitter de cette dette, compte tenu de la destruction totale qu’il a fallu entreprendre, pour les besoins de la cause. Il a fallu détruire les plantations, les matériels, les champs, les guildives, les moulins, et toutes les structures de production, pour arriver à déraciner le cancer de l’esclavage. Il est important de se rendre compte de ce que représente cette somme en 1825. Elle a été calculée par référence à la profitabilité des plantations et à la valeur des esclaves d’avant la Révolution, au terme de longues négociations. Cette somme représente environ 2 % du revenu français de l’époque, soit l’équivalent de plus de 40 milliards d’euros aujourd’hui si l’on considère une même proportion du revenu national de 2018 6. Donc, Haïti devait rembourser la dette sans les moyens de production, dont disposait la colonie de Saint-Domingue avant la Révolution. Donc, un autre génocide, cette fois économique, après celui de l’esclavage.

Appauvrie jusqu’à l’os (PIB $755, 2020 à côté de la Gambie 751 $), épuisée par deux siècles de pillage de l’occident. D’abord par la France, du fait de la dette et ensuite par les États-Unis qui a pris le relais de 1914 à aujourd’hui, Haïti ne disposait jamais de moyens adéquats pour se doter d’institutions solides et d’infrastructures modernes. Le coût exorbitant en vies humaines (300.000) et la destruction des bâtiments dans la capitale haïtienne, lors de la catastrophe de 2010, en sont la preuve la plus convaincante. Quant à la suggestion de convertir le pays de Dessalines en un havre de paix, pour millionnaires en mal de découvrir de nouvelles espèces sauvages. Nous espérons, qu’en période de crise politique et écologique mondiale, pouvoir trouver mieux.

En évoquant la francophonie d’Haïti comme un avantage économique, l’auteur ne fait qu’exposer son ignorance de la réalité des faits. À l’instar de l’Algérie et comme tous les systèmes d’éducation établis par les colons, pendant et après la colonisation 7. L’école francophone n’a profité qu’à une minorité de la population. Elle a peut-être produit une foison de talentueux écrivains 8, que l’occident reconnaît aussi tardivement et maladroitement que sa contribution aux arts plastiques 9. Le maintien de cette francophonie ne bénéficie qu’à une minorité profiteuse et empêche le développement du pays – comme l’émancipation de la France aurait été plus difficile et plus longue si au lendemain de la thèse de Descartes, l’école française avait résonné des déclinaisons latines 10,11&12. Bien que la situation linguistique d’Haïti soit plus facile à comparer avec celle de la Lettonie et du Kirghizstan après la chute de l’Union Soviétique, nations qui comme elle, possèdent une langue nationale parlée par tous ses citoyennes et citoyens. L’évocation de l’Afrique francophone découpée en rondelles par des colons aveugles aux frontières culturelles, ethniques et linguistiques ne vient pas renforcer les arguments de l’auteur. La francophonie, les dépenses qu’elle engendre qui ne profitent qu’aux élites et l’utilisation du franc CFA (dans certains pays d’Afrique) auquel elle est maintenant liée ne vaccinent pas contre la médiocrité des PIB (p. ex. Gambie, Burundi).

Membre associé de l’Union africaine depuis 2015, Haïti a pour vocation de continuer sa longue quête d’humanité. De par sa proximité avec l’occident chrétien/esclavagiste, elle se doit de continuer à vulgariser le concept de liberté, tant répudiée et avilie par les fondateurs des Lumières. Dans sa mission salvatrice, Haïti ne doit pas ménager ses propres intérêts, pour promouvoir l’émancipation de l’humain à travers le monde. Et puis, de toutes les façons, les puissances esclavagistes, aujourd’hui amies d’Haïti, ne laisseront jamais notre pays émerger comme un modèle de réussite économique, que le seul PIB ne permet pas forcément de mesurer 13. On est bien trop réfractaire pour entrer dans l’enveloppe d’un Taïwan ou d’une République dominicaine.

Prince Guetjens
Isabelle Barrière

Notes

1. 2001, 21 Mai Journal Officiel Promulgation de la loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime l’humanité
2. https://lenouvelliste.com/article/198372/vertieres-introduit-dans-la-9e-edition-du-dictionnaire-de-lacademie-francaise
3. Piketty, Thomas (2019), Capital et Idéologie, Editions du Seuil, p. 305
4. Piketty, Thomas (2019), Capital et Idéologie, Editions, du Seuil, p, 275
5. Piketty, Thomas (2019), Capital et Idéologie, Editions, du Seuil, p 263
6. Piketty, Thomas (2019), Capital et Idéologie, Editions du Seuil, p.264
7. Piketty, Thomas (2019) Capital et Idéologie, Editions du Seuil, p. 327
8. 2018-2019 Yanick-Lahens, Haïti autrement, Chaire-Mondes Francophones, Collège de France.
https://college-de-france.fr/site/yanick-lahens/index.html.
9. Guetjens, Prince (2020) La Scission de 1950 au Centre d’Art Haïtien. Paris, Editions Les Trois Colonnes, p, 197
10. DeGraff, Michel (2020) The politics of education in post-colonies : Kreyòl in Haiti as a case study of language as technology for power and liberation. Journal of Postcolonial Linguistics, 3 : 89-125
11. Barriere, I., & Monéreau-Merry, M.M (2012). Trilinguism of teh Haitian Diaspora in NYC : Current and Future Challenges. In O. Garcia, B. Otcu & Z. Zakharia (Eds.), Bilingual Community Education and Multilinguism : Beyond Heritage Languages in a Global City (pp.247-258). Bristol, UK : Multilingual Matters.
12. Barriere, I. (2010). L’Haïtianophonie aux Etats-Unis, H-Liberté, 4 December 18-19
13. Piketty, Thomas (2019), Capital et Idéologie, Editions du Seuil, p. 63




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