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Timanno, l'immortel

Timanno, l'immortel



Antoine Rossini Jean Baptiste, dit Timanno, né à Gonaïves en 1953, demeure indiscutablement l'un des plus légendaires chanteurs de toute l'histoire de la musique haïtienne. 36 ans après sa mort, son nom est toujours évoqué avec vénération et fascination tant par les mordus du compas que par les musicologues qui n'ont cessé de voir en lui un modèle inégalable, un visionnaire, un artiste engagé doué d'un talent et d'un charisme hors pair. Durant sa carrière émaillée de succès, il a prêté sa voix envoûtante à divers groupes dont « Volovolo », « Astro » de New-York, DP Express, avant de fonder Gemini All Stars, en 1981, où il a montré toute la plénitude de son génie.

Plusieurs de ses compositions étaient le fruit de son imagination abondante. Ce sont avant tout des chansons lyriques où il exprimait son état d'âme sur des thèmes variés profondément humains, tels l'amour, la justice, la liberté, le mal-être, l'exclusion, l'espoir. Apôtre de la contestation, sa musique s'était démarquée du cachet à l'eau de rose de l'époque. Elle témoignait d'un engagement sans bornes à la cause de la justice et de la liberté. « Changer l'homme, changer la vie », ces deux phrases chères aux écrivains surréalistes français résument bien le but du combat que menait Timanno dans le contexte difficile de la dictature duvaliériste. Il en faisait sa raison de vivre, sa raison d'être même.

À travers des textes de belle facture comme « Lajan o », « Eksplwatasyon », « Ansanm », « Nèg kont nèg », « Sort du Tiers-Monde », « Maryaj enterè », « Kantè » , « Operasyon men kontre », « Unissons-nous » , « Se pou nou priye »…, le natif de Gonaïves s'insurgeait contre les tares socio-politiques qui gangrenaient la société de son temps tout en appelant à un changement de mentalité pour une Haïti régénérée. Dans « Eksplwatasyon », chant combien évocateur, Timanno dénonce l'exploitation de l'homme par l'homme et plaide pour la disparition des inégalités au sein de notre communauté tout en nous conviant à la concorde. « egalite, fratènite, se sa pou nou obsève / pou la vil fè yon sèl ak la kanpay ». Sa voix s'était également élevée contre le harcèlement sexuel dont étaient souvent victimes les femmes dans le milieu du travail. « Gen yon seri de patron, se pa konesans yap chèche, se pito yon moun pou satisfè santiman yo / yo mande yo fè over time, over time tounen over all / Gade mizè fanm ap pase pou l travay o Bondye!». Et « Nan danje » laisse transparaître une vive explosion d'indignation contre les traitements infligés aux immigrés haïtiens aux États-Unis, en Colombie, au Venezuela, aux Bahamas, en Bolivie, etc. «Toupatou kote nou pase yo choute nou ak kout pye / Sa te fèm mal, lòm gade ayisyen blan nan sevis imigrasyon tap fè chen devore ».

Autant de pays qui devraient pourtant se montrer plus cléments à l'égard de nos compatriotes quand on se rappelle l'apport ou la contribution d'Haïti à leur indépendance. Il est à noter que ce texte a inspiré deux anthropologues américains Glick-Shiller et Georges Fouron dans un article publié dans l'American Ethnologist en 1990 : « Timanno et l'émergence d'une identité nationale ». Dans ce contexte, il mettait en garde les Haïtiens qui fuyaient le pays sur des embarcations de fortune en quête d'un bien-être vers des cieux où ils n'étaient jamais les bienvenus (Kantè). C'est par patriotisme autant que par humanisme que Timanno a composé « Sida » en vue de la défense des Haïtiens accusés, dans un esprit d'haïtianophobie, de porteurs du Sida. Et le texte d'Ansy Dérose « FDA ou anraje » qui a poussé des millions d'Haïtiens à gagner les rues de Brooklyn, le 20 avril 1990, contre les propos discriminatoires de Food And Drug Administration aux États-Unis, participait du même objectif.

L'amour de la Patrie inspirait à Timanno « David », un texte d'un lyrisme touchant à un moment où Haïti vivait sous la menace d'un ouragan dévastateur du nom de David. À la jeunesse haïtienne il lançait un vibrant appel afin de la détourner des vices et de la réussite facile « Ti jènjan kap etidye fòk nou pa dekouraje \ se sèvo nou ki paspò nou, lajan se sipèfli » (Lajan

36 ans après que les yeux du trouvère furent éteints, le 13 mai 1985 à l'Hôpital Saint Luke à Manhattan, on gardera toujours de lui le souvenir d'un ardent apôtre de la résistance, d'un éveilleur de conscience qui s'était présenté à la barre, au côté de bien d'autres, comme témoin d'une société infecte où régnait la loi du plus fort, et où vol, corruption et crime d’État s'érigeaient en valeur. Porte-parole de sa génération, il chantait tout haut ce que les autres murmuraient tout bas en espérant que ces textes pourraient frayer les chemins menant vers l'égalité, la justice et le bonheur pour tous. En ce sens, le chanteur Timanno est immortel, car ses textes remplissent l'espace de notre temps pour interroger notre conscience et parler à notre cœur.

Antoine Junior
junylevoyageur@gmail.com




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