Lire Frantz Fanon et comprendre le comportement et le rapport de l'immigré haïtien face à la réalité de son pays

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Ils ne demeurent pas nombreux les migrants qui, abandonnant leur terre natale, forgent une opinion favorable de ce petit chez-soi laissé derrière. Dans la majorité, ils « croient »- et  le terme « croire » n'est pas employé ici comme une litote- qu'ils ont fui finalement l' « enfer », ce « terreau sauvage » où vivre n'est plus permis ou est devenu chancre. De la barque qui prend l'eau de toute part, comme les rongeurs , ils anticipent la fuite avant le naufrage ( collectif). Welcome to America. Il est le droit de chacun de partir où il veut et souhaite ;  cela constitue l'un des droits inaliénables de l'homme. Ce fait paraît tangible plus encore, lorsqu' il est menacé ou/ se sent menacer dans son intégrité physique dans sa communauté.

 

Contextualisation

L' article suivant est réalisé en relation au contexte des émeutes récentes ( début de juillet 2018/ gouvernements de Jovenel Moïse et 2022 contre le gouvernement d' Ariel Henry ) qui ont paralysé la Capitale d'Haïti, Port-au-Prince, ses environs et le pays, par là, ont chauffé les nerfs à blanc sur la toile et les réseaux sociaux. Le pays a été en état de commotion contre la montée vertigineuse des prix du carburant décidés par le gouvernement d'Ariel Henry. Le premier constat qui a été relevé, d'une part, consiste la constitution  d'un certain discours clouant au pilori les dirigeants et la classe des affaires, d'autre part, le discours naïf à la limite, hors-contexte tenu par les immigrés haïtiens sur la réalité du pays. À la lumière de la pensée de Fanon, notre article analysera les rapports de l' immigré haïtien à son pays.

Le premier chapitre « Le Noir et le Langage »¹ de l'essai de l'écrivain Martiniquais Frantz Fanon, « Peau noire, Masques Blancs »¹ nous servira de socle à l'analyse. Notre point de vue sera développé en fonction de ce texte, car l'étude des rapports du noir au langage, que se donne Fanon, est fondamentale. La relation du noir à sa culture, à son milieu etc, traduit une certaine névrose qu'il n'est pas impossible de retrouver chez l'haïtien immigré. La notion névrose se définit telle  l' « affection caractérisée par des troubles affectifs et émotionnels sans cause anatomique, et intimement liée à la vie psychique du sujet »². On y perçoit une certaine analogie entre le comportement du Martiniquais ou du colonisé en général à celui de l'haïtien, qui demeure en tout état de fait , un colonisé qui a aussi besoin d'une libération décoloniale l'arrachant à sa condition première.

 

Une libération décoloniale/ anticoloniale

L'argumentaire que Fanon développe autour de la question permet mieux de situer et comprendre l'attitude du colonisé englué dans sa rageuse envie de tuer en lui cette part de nègre, de faire, tant peu en lui, le vide, le black-out autour de sa condition de colonisé, et de rechercher à se ressembler au blanc. C'est un combat vital que le colonisé affronte. Comme dans une lutte, il (le colonisé) a une peur morbide de perdre le combat.

L'auteur de «Les Damnés de la terre »³ avance pour appuyer sa thèse que « Tout peuple colonisé — c’est-à-dire tout peuple au sein duquel a pris naissance un complexe d’infériorité, du fait de la mise au tombeau

 de l’originalité culturelle locale — se situe vis-à-vis du langage de la nation civilisatrice, [c’est-à-dire de la culture métropolitaine]. Le colonisé se sera d’autant plus échappé de sa brousse qu’il aura fait siennes les valeurs culturelles de la métropole. Il sera d’autant plus blanc qu’il aura rejeté sa noirceur, sa brousse »⁴. À travers l'argument développé par Fanon, on perçoit que le colonisé vit une crise psychique profonde et celui-ci ne peut lui-même la combler que par sa tentative désespérée de reproduction ou de rapprochement au «prétendu idéal» blanc.

Ailleurs, Frantz Fanon assène cet argument pour mieux approfondir ses propos. En effet, « le Noir Antillais sera d’autant plus blanc, c’est-à-dire se rapprochera d’autant plus du véritable homme, qu'il fait sienne » [5], les idées, la culture de l'ancien colon, autant qu'il lutte pour s'en approcher. Le noir antillais dont il parle préfigure aussi l'haïtien. Souligner cette similitude renforce les rapports de la situation du colonisé  dans laquelle celui-ci évolue. On ne sortira pas de l'auberge de sitôt.

Les différentes émeutes que la nation a connu, ont laissé certainement des cicatrices durables dans le paysage social, politique et économique haïtien, ont permis par ailleurs de dessiner et de renforcer à travers les réseaux sociaux un certain discours dont les fondements reposent sur le mépris, la condescendance, le décrochement à la réalité ambiante du pays. Malheureusement ce discours est généralement tenu par les éléments de la diaspora haïtienne. Les différents messages postés par leur contenu, affichent l'indifférence, la culpabilisation « des gens du dedans », les haïtiens qui sont restés au pays ;  et une certaine imperméabilité à la souffrance de la population

 

L'urgence d'un diagnostic

Plus loin, Frantz Fanon a pris un exemple tiré de son ouvrage afin d'analyser l' attitude du colonisé. Il affirme que « Le Noir qui pendant quelque temps a vécu en France revient radicalement transformé. Pour nous exprimer génétiquement, nous dirons que son phénotype subit une mue définitive, absolue » [6]. 

En effet, ce comportement affiché par nos compatriotes ressemble bien au diagnostic psychanalytique de l'auteur du brûlot « Peau noire, Masques blancs» fait du noir ou de tout colonisé.

Certains de ces éléments en terre étrangère portent étonnement un discours aux antipodes, à cent mille lieux de la réalité de leur milieu originaire. Comme l'affirme Fanon, ils se considèrent alors comme « transformés » radicalement et définitivement. Ils sont nés de nouveau !  D'autres se prennent pour des « demi-dieux » et rêvent de se faire consacrer. Fanon revient au pas de charge, étudie ce trait comportemental chez ce dernier. En effet, « le Noir qui connaît la métropole est un demi-dieu. Beaucoup d’Antillais, après un séjour plus ou moins long dans la métropole, reviennent se faire consacrer » [7]. Il faut leur manifester sa différence, à « celui-qui-n’est-jamais-sorti-de-son-trou ».

La problématique qui en résulte c'est que le noir ou le colonisé ou l'immigrant qui laisse son pays afin de gagner ces « cieux plus cléments» se croient atteindre le paradis. Fanon le dit en ses termes propres, pour le noir « la métropole représente le Tabernacle » [8]. Et atteindre ce « paradis / tabernacle» doit porter en celui-ci des changements notables, irréversibles. Il le manifeste alors par la méconnaissance du pays d'origine, « ah! il fait très chaud ici ou là chaleur est insupportable dans ce pays»[9], alors qu'il est né ici et y a vécu une bonne dizaine d'années ou plus. Il ne comprend plus rien de sa langue maternelle, car la vue des gratte-ciels, des autoroutes vertigineuses, la promenade sur les Champs-Élysées ou ailleurs lui ont tourné la tête et l'esprit. On pourrait dire de lui par ailleurs qu'il est le monsieur «qui sait tout», «il se comporte en original»[10].

Fanon pose le problème de cette « altération de la personnalité »¹¹, disons mieux de notre côté, l'altération du discours que par le complexe d'infériorité. En effet, l'immigré doit coûte que coûte se rapprocher du discours à l'œuvre dans le milieu occidental où à présent il vit. Il doit se démarquer du discours qu'il pourrait avoir partagé ou tenu. Il doit marquer sa différence, par rapport au discours commun des gens laissés là-bas. C'est  bien «effectivement» ça, marquer sa différence. Il rêve d'un «sentiment d’égalité avec l’Européen ( l'américain/ le canadien, etc) et son mode d’existence.¹² » Et la meilleure des façons de l'affirmer, c'est de porter un discours le plus proche de l'occidental. Car il est « occidental par procuration». Exit tout discours qui sied à comprendre le réel de son milieu d'origine.

Une brève analyse des discours tenus par certains gens de la diaspora autour des émeutes de juillet 2018 et de l'automne 2022 en Haïti nous met en lumière  l'attitude des colonisés bouffis de préjugés, en déficit de jugement rationnel, rassasiés et remplis de satisfaction dans leur pays d'accueil. Frantz Fanon souligne que « ces mêmes comportements se retrouvent au sein de toute race ayant été colonisée »¹³.

Mais son éclairage a permis de mieux comprendre l'action et le discours de nos congénères en terre étrangère. Car Parler c'est agir. La parole est action.

 

Que faire ?

Claironner à tue-tête sur la toile que les haïtiens du terroir ne doit pas revendiquer, car c'est de partout que les produits pétroliers accusent une hausse et il n'y a de raison valable pour la population de se plaindre. C'est dire une chose et son contraire. C'est calquer la réalité de son petit chez soi en terre étrangère à celle combien de différente, d'inhumaine, de difficile que vivent des millions d'haïtiens dans le pays. C'est faire semblant d'ignorer que les inégalités sociales sont à leur pic, c'est du jamais connu.  C'est faire preuve de cécité morale. C'est afficher le comportement du névrosé qui a grand besoin d'une cure psychanalytique.

Comme le présente Fanon dans son essai, limpide et débordant de clarté, cette attitude n'est pas plus que celle de l' « aliéné (mystifié)¹⁴ ”. Tenir ce discours où la seule compréhension possible d'un fait, du réel consiste en l'exposition des propos béats, infantiles, creux sur  la situation nationale. C'est donner en preuve son aliénation, par ricochet, sa mystification. Par ailleurs, on perçoit à travers les discours tenus et partagés par ces individus, le décrochement au réel social haïtien, une certaine nervosité qui refuse de rien comprendre et voir. Il est un fait que ces haïtiens se retrouvant en terre étrangère, s'imaginent en fin connaisseur, et expert en tout sujet, ils possèdent une opinion toute forgée sur la réalité sociale haïtienne. Notamment, par le fait qu'ils résident à l'extérieur. Cette remarque Fanon l'a souligné dans son essai. Elle a été mentionnée dans les paragraphes précédents. Par ailleurs, ces migrants essaient dans leur opinion de comparer les deux sociétés ( occidentale/ haïtienne) les mettant sur le même pied d'égalité. Ils veulent réaliser une greffe impossible. Selon eux, et par une curieuse équation :  la société américaine/ occidentale= la société haïtienne sclérosée!

Il est urgent de partir d'un processus de désaliénation comme l'a si bien argumenté Frantz Fanon. Il faut « aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale » [15]. Le débat doit être porté sur ce terrain où résulte-t-il de cette béance, la libération possible de cette frange aliénée de migrants haïtiens. Il faut lancer le processus de démystification pendant il est encore temps. Et c'est à ce rythme, à la cadence imprimée qu'on arrivera à point, en mettant ces éléments face à leur responsabilité, le devoir d'être d'honnête et de ne pas se constituer l'avocat du diable. Comme le clame Fanon c'est de « la désaliénation des noirs » [16] qu'il faut partir pour se donner bonne conscience, afin de casser cet élan qui ne rêve que de singer, ressembler jusque dans la grimace le blanc. C'est de la désaliénation du migrant haïtien qu'il faut partir pour construire l'homme haïtien responsable, non englué de condescendance par rapport à sa réalité.

 

James Stanley Jean-Simon

E-mail: jeansimonjames@gmail.

 

Notes :

¹) Premier chapitre de l'essai de l'écrivain Martiniquais Frantz Fanon, « Peau noire, Masques Blancs », Seuil, 1971

²) Wikipédia, consulté le 25 novembre 2023

³)Autre essai de Frantz Fanon, publié, Les Damnés de la Terre , 1961 , rééd., La Découverte , 2002

⁴) in « Le Noir et le langage», Peau noire, Masques Blancs, p. 37

5) Ibidem, p. 38

6) Essai de Fanon, publié chez Seuil « Point/Essais », 1971.

7) Ibidem p. 38;

8) Ibidem p. 42;

9) Ibidem p. 42;

10) Ibidem p. 43;

¹¹) Ibidem p. 44;

¹²) Ibidem p. 44;

¹³) Ibidem p. 47;

¹⁴) Ibidem p. 48;

15 ) Ibidem p. 54

16) Ibidem

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