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La crise de la souveraineté de l’État haïtien à l’aune de l’humanitaire

La crise de la souveraineté de l’État haïtien à l’aune de l’humanitaire



La détresse et la vulnérabilité semblent être le registre d’un autre paradigme pour décrire le réel en Haïti. Le pays souffre d’une crise sans fin. Il faut observer et étudier ses problèmes politique, économique et social dans leurs racines. Une question structurelle qui fait couler beaucoup d’encre. Ainsi, entre autres, surgit le problème de la crise humanitaire dans le pays. Cette crise qui y devient une entreprise politique et économique. Quand Haïti sortira-t-il enfin de cette situation de crise ?

Pour une compréhension de la finalité de l’assistance humanitaire en Haïti

L’humanitaire, se donnant pour tâche d’aider les personnes victimes d’une catastrophe naturelle ou en situation de précarité économique, contribuerait à permettre la réaffirmation des droits de la personne au regard de sa dignité. En tout cas, son action se résumerait à l’assistance et aux secours dans les situations de fragilité et vise l’amélioration de la condition des humains. Les humanitaires, à leur façon, sont aussi des soignants, attentifs à soulager les souffrances physiques et morales liées à la maladie ou à la précarité de la vie (Jean-François Mattei, 2014 : p.105). En ce qui concerne la situation d’Haïti, on dirait qu’ils se donnent une autre vocation. Une vocation qui serait suscitée, me semble-t-il, par un vif désir de dévaluer la souveraineté de l’État (haïtien). Tout comme la religion, aujourd’hui l’humanitaire semblerait devenir le nouvel opium du peuple haïtien. Il a l’air d’être un nouveau mécanisme de domination de l’oligarchie internationale en Haïti. Entre autres, après le séisme meurtrier du 12 janvier 2010, il y avait des projets de reconstruction et de développement pour le pays, principalement la capitale de Port-au-Prince et ses zones avoisinantes. Le discours de reconstruction, au cœur des débats politiques et économiques à l’époque, à mon avis, n’était qu’un prétexte pour contrôler et affaiblir l’espace politique et économique haïtien. La souffrance des victimes du cataclysme du 12 janvier ne faisait qu’aggraver et jusqu’à présent la situation reste intacte. Ainsi, selon Frédéric Thomas, deux mois plus tard, à New York, soixante pays se réunissent, adoptent l’objectif du secrétaire général des Nations unies d’alors, M. Ban Ki-moon, à savoir « reconstruire en mieux », et rassemblent une somme de 10 milliards de dollars (autour de 7,2 milliards d’euros) pour porter Haïti « vers un nouveau futur » (2020). Mais, paradoxalement, rien n’a changé.

Il y a tout un discours facile qui se cache derrière cette politique internationale et néolibérale, lequel laisse comprendre qu’Haïti est une terre malheureuse et maudite. Cette vision chimère et fataliste, avec laquelle le sujet haïtien devrait rompre s’il veut prendre son destin en main, s’inscrit dans une conception de pitié que l’international éprouve ordinairement à l’égard du peuple haïtien. Ainsi, apparemment, ce sentiment de compassion marche de pair avec une logique de pitié que l’oligarchie internationale mobilise pour affirmer sa politique néolibérale sur le sol haïtien.

Car ses différentes interventions, avec l’exaspération sociale des habitants, nous donnent l’impression que l’État n’existe pas en Haïti. On peut donc le qualifier de fantôme au sens que nous sommes en présence d’un « État assisté » qui attend constamment l’aide de l’extérieur. Et, c’est cette forme d’État « marron » qui choisit, comme le pense Leslie Péan, de fuir les réalités, espérant que les problèmes se résoudront eux-mêmes (2005). Donc, cet État défigure l’essence même du symbolisme historique et politique de la République qui a pris naissance à partir d’une rupture avec la société coloniale. Un vrai cauchemar dans l’histoire d’Haïti. D’autant plus, ce modèle d’État, élitiste et macoutiste, déloge le peuple de sa pleine souveraineté. D’où, le dilemme haïtien. Un État défaillant, c’est-à-dire incapable de répondre aux besoins fondamentaux de ses fils et filles, peut-il consolider sa souveraineté ? La permanence de l’aide humanitaire en Haïti ne correspond-elle pas à la défaillance de l’autonomie de l’État ? Face à la récurrence des catastrophes qui frappent ordinairement le pays, sans compter notre incapacité économique à les surmonter, peut-on ne pas faire appel à l’aide internationale ? L’international ne profite-t-il pas de cette dernière pour maintenir son hégémonie sur notre État ? D’où notre intérêt à analyser la crise de la souveraineté de l’État haïtien à l’aune de l’humanitaire.

L’État haïtien au prisme de l’oligarchie internationale et de l’aide humanitaire

En Haïti, le pouvoir est détenu par une minorité qu’on appelle la « classe dominante ». Néanmoins, ce pouvoir est partagé entre celle-ci et la communauté internationale. C’est sans doute à partir de cette dernière expression politique désignant de façon imprécise un ensemble d’États influents sur la scène internationale que se déploient les oligarchies dans un système de pouvoir économique impérial. Le terme « oligarchie internationale » est utilisé dans cet article pour désigner cet ensemble d’États, dont les États-Unis d’Amérique, dictant la politique internationale. C’est au nom de la démocratie et des droits de l’homme qu’ils se prétextent assurément à « semer le désordre mondial ». Ce terme est utilisé par Le Bris René (2016) dans un petit texte ayant pour titre : « L’oligarchie sème le désordre » pour expliquer l’emprise des oligarchies sur les États des pays du Sud.

L’oligarchie internationale a toujours besoin de serviteurs. Personne ne peut contester qu’elle ait une étrange emprise sur les États du Sud. C’est le cas en Haïti où nous avons un État qui n’est pas digne de ce nom.

L’État haïtien est un modèle d’État dépendant et incapable de garantir les droits fondamentaux de ses sujets prévus par la constitution du 29 mars 1987 en son article 19. Cette forme d’État est le résultat d’une certaine complicité entre une frange de l’international et le pouvoir politique traditionnel qui cherche toujours l’appui de l’extérieur. En Haïti, les dirigeants politiques n’ont généralement pas le soutien du peuple. Ce qui les oblige à être toujours en quête de légitimité de ce dernier qui voudrait avoir une autre forme d’État.

À l’issue d’une réunion extraordinaire du Conseil permanent de l’OEA le 19 janvier 2019 sur la situation du Venezuela, Haïti a été parmi ces pays qui ont voté une résolution qui ne reconnaît pas le second mandat du président Nicolas Maduro à la tête de la République bolivarienne du Venezuela (Le Nouvelliste, 2019). Ce scénario, sans doute programmé préalablement entre le président d’Haïti et Washington, est un « deal », au détriment du rapport historique des deux pays, permettant à Jovenel Moïse de rester au pouvoir malgré les contestations systématiques de la population haïtienne.

Le Venezuela, ami de vieille date d’Haïti, est le seul pays qui, à travers le programme PetroCaribe, a accepté d’injecter plusieurs milliards de dollars dans l’économie haïtienne sous la forme de prêt (Le Nouvelliste, 2019). Il s’agit d’un modèle de coopération dont Haïti pourrait profiter pour développer son économie. Cet accord bilatéral entre la République bolivarienne du Venezuela et l’État haïtien ne dépasse-t-il pas l’aide humanitaire que le pays reçoit ordinairement de l’international ? C’est ici qu’il faut questionner le modèle d’aide qui viserait à violer le principe du respect à l’intégrité de la personne humaine et aussi l’autonomie de l’État d’Haïti.

L’aide humanitaire est cet instrument qui participe de la crise de la souveraineté en Haïti. Elle ne favorise pas le développement et ne permet même pas la réduction de la pauvreté dans le pays. L’humanitaire, loin d’accomplir sa mission d’aider et de respecter l’autre dans le territoire haïtien, semble-t-il, y crée une mentalité d’assistés (Jean-François Mattei, 2014 : p.54). C’est la réalité en Haïti et même presque dans tous les pays du Sud. À cet effet, l’aide humanitaire, un vrai tournant dans l’espace social et politique du pays, reste un nœud qu’il faut défaire. Pourquoi la situation humanitaire d’Haïti, malgré le remplissage de la liste des bailleurs ou de donateurs, est de plus en plus précaire et scandaleuse ?

L’action d’urgence contre l’humanité du peuple haïtien

Il n’y a aucune concordance entre les besoins humanitaires réels et ce qu’offrent les partenaires, constate le professeur Mattei (2014 : p.56). Les victimes d’une catastrophe naturelle, malheureusement sans défense, ne sont pas la priorité dans les opérations humanitaires ; et bien qu’Haïti fasse toujours l’objet de la compassion de l’aide internationale, sa population lutte encore pour survivre. C’est pourquoi, les citoyens, de véritables « sujets performatifs », veulent un autre regard sur le pays puisqu’ils n’ont pas accès à l’aide. L’aide humanitaire, certes n’est pas mauvaise en soi, mais est utilisée comme un instrument pour appauvrir la population et affaiblir l’État haïtien, voire même l’effacer. Autrement dit, c’est un petit jeu d’intérêt politique et économique entre organisations internationales (humanitaires), État et acteurs non étatiques, intervenants civils et publics contre l’intérêt général de la nation. Ce climat délétère, devenu le film au premier rendez-vous au cinéma, a miné la confiance dans le pays. Ordinairement, les haïtiens, n’ayant guère pu participer aux discussions sur l’affectation de l’aide, que leur implication aurait sans nul doute pu être meilleure pour toute action humanitaire qui devrait se faire dans la concordance, en respectant les valeurs, tentent toujours de rebâtir la confiance entre eux. Aujourd’hui, les revendications du peuple haïtien, telles qu’elles sont traduites à travers des manifestations où des milliers de citoyens investissent les rues témoignent de la réalité socio-économique et politique du pays. Il ne cesse de revendiquer sa souveraineté, car force est de constater que l’inégalité dans l’approvisionnement humanitaire et les problèmes de coordination ne font qu’agiter les tensions politiques et sociales, sans toutefois conduire le pays au changement souhaité et à l’autonomie comme « impératif catégorique de l’éthique » (Mattei, 2014 : p.114). Face à ce problème d’« autodétermination », quelle est la situation humanitaire actuelle du pays à l’ère du nouveau coronavirus qui a déjà fait tant de victimes à l’échelle mondiale ?
Le Covid-19 et la méfiance des habitants au regard des dirigeants politiques

Le Covid-19 est une pandémie qui bouleverse le monde depuis presqu’une année. En Haïti, le virus ne s’est pas vraiment propagé comme l’ont prévu les acteurs nationaux et internationaux. Toutefois, l’oligarchie internationale et le pouvoir politique traditionnel, particulièrement l’équipe du Phtk, semble-t-il, avaient voulu l’utiliser contre la population haïtienne. C’est à travers l’aide humanitaire qu’ils allaient, comme à l’ordinaire, s’enrichir au détriment de cette population qui croupit dans la misère pendant des décennies.

Le 19 mars 2020 est la date à laquelle le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) a déclaré officiellement deux premiers cas du nouveau coronavirus confirmés sur le territoire haïtien. Au fait, ce jour nous rappelle la démarche obscurantiste du pouvoir en place qui avait joué sa plus grande pièce de théâtre dans le pays en vue d’appesantir la crise humanitaire qui s’y installait depuis longtemps. C’est justement par ce coup de théâtre que le locataire du palais national, le président haïtien Jovenel Moïse, a procédé à l’interdiction de tout rassemblement de plus de 10 personnes et imposé un couvre-feu sur tout le pays de 20 heures à 05 heures à compter de vendredi, soit le lendemain de la déclaration du ministère. Les mesures n’ont pas été prises dans l’intérêt de la population, mais plutôt ont été adoptées par l’apprenti dictateur comme une stratégie pour apaiser les mouvements de protestations systématiques qui visaient le forcer à quitter le pouvoir depuis les 6 et 7 juillet 2018. Par ailleurs, pour rester au pouvoir, contre tout mouvement social et idéologique, le scélérat a choisi de fermer l’école et tous les centres de formation et universitaire dans le pays. C’est une politique à partir de laquelle le président fantôme a tenté de verrouiller le pays comme bon lui semble. Et, de jour en jour, cette situation est de plus en plus précaire.

Aucune mise en place n’a été vraiment faite pour empêcher la propagation du nouveau coronavirus en Haïti. Les mesures qui ont été prises par les autorités de l’État s’inscrivaient dans une politique qui tend à aggraver la situation économique et sociale du pays. Il s’agissait tout simplement d’une stratégie. Celle-ci visait à détourner l’attention de la population sur ses vrais problèmes.

En Haïti, l’État qui a l’impérieuse obligation de respecter et de faire respecter les droits humains conformément à la Déclaration universelle des droits de l’homme, est sans doute le premier à les violer. Les autorités de l’État, vu que c’est à elles que le pouvoir politique est conféré, utilisent « le monopole de la violence légitime » (Max Weber, 1919) contre l’intérêt souverain du peuple. D’où le dilemme de l’espace politique haïtien. Je me permets de l’appeler politique du complot. Cette politique du complot est double : primo, il y a les dirigeants de l’État qui agissent contre le peuple ; secundo, il y a l’oligarchie internationale qui asphyxie le pays. Ce rapport d’intérêt politique et économique, ou cette complicité entre le national et l’international, passant par le néolibéralisme sadique et l’autoritarisme sans pitié, ne fait qu’appauvrir la population haïtienne qui rêve toujours un mieux-être ou un changement radical.

Sans doute, c’est par le néolibéralisme, cette politique économique et sociale tendant à limiter l’intervention de l’État, que la « communauté » internationale exerce son emprise sur le pays. Haïti étouffe sous le poids de son oligarchie locale et celle d’internationale (Frédéric Thomas, 2020).

La fin du coronavirus : l’absence de l’État et des prévisions faussées
Aujourd’hui, il n’y a pas de doute que la dégradation des conditions de vie des Haïtiens s’est largement accélérée dans le pays. La corruption est devenue endémique pour avoir pris des proportions spectaculaires. Selon Fréderic Thomas (2020), la privatisation de la fonction publique s’est emballée et l’insécurité a explosé. Le Phtk, au pouvoir depuis tantôt 8 ans, est ce régime, à des fins de clientélisme politique, dit néo-duvaliériste, qui trompe beaucoup avec son fameux slogan « Haïti is open for business ». Et, c’est de là qu’est venue sa politique de libéralisme. Comme Kettly Mars l’a précisé dans une interview à Loop Haïti le 19 juin 2019, « le néo-duvaliérisme est présent et très arrogant en Haïti ». Dans « L’écrit du silence : la littérature haïtienne à l’ère du post-duvaliérisme », l’écrivaine montre qu’Haïti est un pays de paradoxes, pour affirmer son incompréhension devant certains phénomènes qui se diluent actuellement dans le pays. Le régime néo-duvaliériste se croit même pouvoir disposer du pays. Pour continuer à construire sa richesse sur le dos du peuple haïtien, il croyait donc utiliser le Covid-19 comme moyen pour bafouer les droits et libertés des habitants.

Les communautés humanitaires, tant en Haïti qu’à l’échelle internationale, s’étaient préparées à une véritable catastrophe. Ce qui allait leur permettre de continuer à faire des choix stratégiques humanitaires visant à renforcer les politiques néolibérales en Haïti. Mais, les projections face au Covid-19 ont échoué.

Selon un travail prévisionnel publié le 03 juin 2020 par l’organisation internationale OCHA (Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires de l’ONU), ces « têtes de lion » qu’on appelle partenaires avaient déjà transféré des ressources et reprogrammé des activités dans le cadre du HRP (Plan de Réponse Humanitaire) pour aider le Gouvernement haïtien à se préparer et à répondre à la pandémie. Les prévisions visaient à permettre au personnel humanitaire de poursuivre ses opérations et garantir la pérennité des programmes vitaux.

Selon les projections faites par le GHESKIO (Groupe Haïtien d’Étude du Sarcome de Kaposi et Infections des Opportunistes), l’une des institutions engagées le plus tôt dans la bataille contre le VIH, 86 % de la population pourrait être infectée, 426 000 personnes seraient hospitalisées entre avril et août 2020 et 17 000 personnes pourraient mourir (Le Nouvelliste, 2020). Malheureusement, la prévision du docteur Jean William Pape est mise au placard et défiée par la population haïtienne. Cette dernière pratiquait plutôt la médecine traditionnelle en attendant les dégâts annoncés liés au Covid-19. Cette fois, c’est plutôt la leçon et le succès des habitants qui ont résisté à ce dernier, compte tenu de la faiblesse ou de la défaillance totale du système de santé en Haïti. L’État bourgeois n’a pas réussi à mettre en place les dispositifs concernant les prévisions de la crise sanitaire annoncée. C’est assurément l’échec de l’oligarchie internationale et les acteurs humanitaires internationaux qui n’ont pas pris beaucoup de temps pour exprimer leur inquiétude face au Covid-19. Ils ont échoué dans leur éventuel plan d’assistance et de pitié à une occasion loupée. Après tout, ce film, déjà mis à l’affiche, n’est pas au rendez-vous. L’assistance dont on parle, ne prenant jamais en compte l’autonomie des assistés, ou cette forme de « néocolonialisme » mise en place par les Occidentaux, n’est-elle pas toujours mise à l’échec ? Autrement dit, Ricardo Seitenfus (2015) n’a-t-il pas tout à fait raison de parler de l’échec de l’aide internationale à Haïti ?

L’humanitaire et la pauvreté en Haïti : l’État sous la pression de l’oligarchie internationale

L’humanitaire a pour objectif, dans sa nature propre, d’apporter son assistance et protection aux personnes vulnérables et de répondre aux besoins des populations en danger. Sa mission a donc échoué en Haïti. L’aide apportée aux victimes en situation de crise et de besoin humanitaires, au lieu de permettre à la population haïtienne de retrouver le sens de son humanité et de sa dignité, prend la forme idéologique au service de la classe dominante. Sa fonction sociale réelle, comme le pense Charles Vorbre (2011 : p.71), n’a rien à voir avec les discours grandiloquents sur les valeurs humanistes.

La pratique de l’action ou de l’aide humanitaire met en cause foncièrement l’humanité de l’homme haïtien. Elle profite malheureusement à une classe sociale et politique ayant deux têtes : d’une part, il s’agit bien d’une minorité de la classe politique et économique traditionnelle haïtienne. C’est-à-dire les véritables héritiers de la colonisation que l’on enrichit, pendant plusieurs siècles, sous couvert d’aide humanitaire. Il y a d’autre part l’oligarchie internationale, sous contrôle des États-Unis d’Amérique, malgré le triomphe du 01 janvier 1804, réduit le peuple haïtien à la souffrance et au besoin. Dénudé de tout discernement, oublieux de toute dignité ; puis malheureusement sans aucune considération d’ordre humain, (Primo Levi, 1969) la population serait livrée à elle-même. En Haïti, l’humanitaire est une pratique qui renforce le niveau de précarité de celle-ci et entrave presque toutes les valeurs de l’être haïtien. D’où la naissance d’un « sujet vide », peu performant et incapable de s’affirmer. Le premier vice de cette relation d’assistance est, pour Lenz Jean-François (2011 : p.68), son effet d’assujettissement et de réification sur les soi-disant « bénéficiaires ».

Tout État anti-peuple, comme celui d’Haïti, capitalise sur le dos de ses sujets politiques. Cet État bourgeois, c’est-à-dire en tant que l’État d’une classe, il s’enrichit à partir de la souffrance de la population haïtienne. Ainsi, s’explique son intérêt dans un « humanitaire comme marché » ou un « business » qui décapitalise les habitants. Dans ces conditions, ces derniers souffrent perpétuellement de la faim. Les dirigeants de l’État haïtien créent l’« obligation d’assistance » et sont assurément les principaux acteurs à se positionner contre l’intérêt souverain de son peuple. Cette volonté de maintenir l’urgence dans le pays est justifiée par son insouciance à l’égard des citoyens enchaînés dans leur propre terre. Face à cette urgence permanente, les citoyens haïtiens sont réduits à être un objet sous le caprice de l’autre. C’est de là, à mon sens, que vient la position de Frédéric Thomas (2019) dans « L’écran humanitaire », en ce qui concerne la relation sauveur « blanc » et victime sauvée « noire ». Cette relation de dépendance, créée à partir de la complicité entre les dirigeants politiques traditionnels haïtiens et l’oligarchie internationale, sape non seulement la souveraineté de l’État haïtien né dans la bataille contre le colonialisme et le système esclavagiste, mais aussi le sujet haïtien qui voudrait s’adonner inéluctablement à récupérer sa dignité.

Ce clivage crée une situation qui nous permet de comprendre tant l’absence de démocratie que de bonne gouvernance dans le pays. Autrement dit, s’il faut en parler, elle est plutôt une « démocratie mime ». C’est ce que Claude Lefort (1982) appelle « l’avènement du pouvoir comme lieu vide ». Il s’agit d’une situation qui affecte ou affaiblit le lien social lié au besoin d’assistance humanitaire. En tout cas, c’est la réalité en Haïti. Elle devient une constante dans l’imaginaire de l’homme haïtien. Sinon, cette crise économique et politique structurelle nécessitant toujours l’humanitaire est provoquée par une démocratie bourgeoise et élitiste dans le pays.

Aujourd’hui, cet État figurant qui rend permanente l’action humanitaire se contente d’investir arbitrairement l’économie du pays dans le secours. Il y a une large disproportion entre les ressources financières et humaines que l’État consacre à des secours d’urgence et celles consacrées au développement durable des communautés (Louis Favreau, Lucie Fréchette, 2019). En effet, ce choix politique nous permet de comprendre cet « État comédien » condamnant lui-même le pays à réparer ses dégâts en allant d’un secours à l’autre. Le type d’aide internationale que ce pays reçoit lui serait vraiment utile, questionnent Favreau et Fréchette (2019) ?

Les projets de sortie de crise et de développement se construisent-ils sur le temps long, ou du moins prennent-ils en compte la réalité et les besoins réels du pays ? Il y a lieu de dire que le pays a besoin de sortir du schéma « humanitaire d’urgence », il doit être capable de se reproduire lui-même. Mais, il est à remarquer qu’aucun changement de paradigme n'est possible si on ne refonde pas l’État. C'est-à-dire que Haïti doit refaire sa démocratie tout en donnant lieu à un État qui va inscrire sa vision d’ensemble dans l’écoute de l’autre. Un État qui prend la justice comme sa boussole.

La permanence de l’aide internationale qui crée une situation d’assistanat dans le pays doit être mise toujours au buffet en vue de faire renaître non seulement le sujet épistémique et politique haïtien, mais également l’autonomie ou l’autodétermination de cette nouvelle forme d’État.

En Haïti, le principe du respect de la dignité de la personne humaine constituant le fondement des droits de l’homme est réduit au feu d’artifice quand il faut mener des opérations humanitaires. Alors que ce principe devrait guider les dirigeants de l’État et les acteurs humanitaires. L’État haïtien est toujours très favorable à la politique néolibérale qui fait ses racines dans le pays. Ce modèle de libéralisme auquel on assiste, une doctrine économique prônant la libre entreprise, il prend la forme d’une vraie « politique humanitaire assistée ». Il s’agit d’une pratique que nous appelons « néocolonialisme ». Cette nouvelle forme de domination économique permettant à l’oligarchie internationale de maintenir le pays dans la dépendance totale est le plus grand obstacle à l’épanouissement de l’être haïtien. Par conséquent, il faut donc un autre registre politique et économique en Haïti afin de créer un espace politique autonome et un État fort.

Wesly MONDESIR, M.A en Philosophie à Paris 8 et Avocat au Barreau de l’Ordre de Petit-Goâve
Professeur à l’Université Publique de Sud-Est à Jacmel (Haïti)
weslymondesir7@gmail.com
Faculté de Médecine à Paris Sud.

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