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AU REVOIR SERGE GILLES

AU REVOIR SERGE GILLES



Discours d’Arnold Antonin lors des funérailles de Serge Gilles le 12 février à l’église St Pierre, Pétion-Ville.


Merci chère Betty et chère Estelle Laure d’avoir fait choix de moi pour prendre la parole ce matin
Cher Serge, cher ami, cher frère

Il ne s’agit pas d’un éloge funèbre. Je m’adresse directement à toi. Car pour moi tu es toujours bien vivant avec un optimisme à toute épreuve, un sourire bienveillant, un entregent et un accueil toujours plein de la chaleur exubérante d’un homme du Plateau Central.

On s’est rencontré en 1963, si ma mémoire est bonne, et après toutes sortes de péripéties, on s’est retrouvé en 1986 à organiser chez ma mère à New-York notre rentrée au pays après la chute des Duvalier. Tu étais, comme moi, de ceux qui croyaient que la révolution ne pouvait se faire que de l’intérieur. Depuis rien n’a pu altérer notre amitié, même les échanges les plus vifs et les divergences profondes qu’on a eus à certains moments.

Les frères, qui s’aiment, se bagarrent souvent comme pour mettre à l’épreuve les sentiments qui les unissent.

Quand je suis venu te dire que je laissais le parti qu’on avait organisé et dirigé ensemble, le seul commentaire que tu as cru bon de me faire a été : « Arnold on ne fait plus d’amis comme nous à cet âge. J’espère que je ne perdrai pas ton amitié ». On s’acceptait comme on était.

Des proches m’ont demandé quelque fois : pourquoi n’ai-je pas réalisé un film sur toi ? Toi aussi, tu le faisais, avec pudeur, évidemment. Laisse-moi m’expliquer. La raison en est simple. Je ne fais pas d’album de famille or on est de la famille. Je ne ferais pas un film sur ma mère ni mes frères. Encore moins sur moi-même.

Depuis une semaine, Il y a eu un vrai concert d’éloges bien mérités à ton égard. Encore hier soir, tes camarades ont relevé les différentes facettes de ton parcours. Mgr Dumas vient de le faire. Tous ont souligné avec justesse ta cordialité faite de bonhomie et de bienveillance, ta sympathie et ton empathie, la capacité de te mettre à la place des autres.

Je ne fais pas ton éloge funèbre, ai-je dit, car c’est le genre d’exercice académique que je déteste et qui ne me sied pas. Mais je me dois de te dire quelles sont tes qualités, celles qui ont servi notre amitié.

Tu ne devenais virulent que pour critiquer la mesquinerie. Tu étais généreux dans le partage de tout ce que tu avais : affections et biens. Tu pouvais même paraitre insouciant. Mais mieux vaut cela que le contraire. Je mets tout cela sur le compte de la générosité et non de calculs politiciens.

Tu ne pontifiais jamais. Et s’il t’arrivait de le faire c’était sans conviction. On sentait que ta nature était plutôt d’apprendre de l ‘écoute des autres. Tu savais garder ton humilité.

Tu admirais tout ce qui touchait à la culture et aux arts, fait rare chez ceux qui ont choisi de faire de la politique une profession dans l’Haïti d’aujourd’hui. J’en ai abusé avec ta complaisante complicité. Tu regardais souvent avant tout le monde mes films. Tu disais, avec autodérision, que c’était ma façon de tester les réactions de l’homme lambda avant de les lancer au public. Et gare à moi, si tu apprenais qu’il y avait un film qui passait sans en avoir eu la primeur. Tu disais du plus simple, « Piwouli et le zenglendo » ou « Des amours d’un zombi », c’est mieux qu’un traité de sociologie. Tu te marrais peut-être, mais pour moi c’était des mots d’encouragement importants. Tu pouvais être emphatique, comme nous tous les Haïtiens, mais très rarement dramatique. Tu prenais les choses avec le cœur léger. Et cela me rassurait.

Combien j’ai admiré ton stoïcisme et la dignité avec lesquels tu as traversé les douloureuses épreuves de santé de ta fille adorée, Aurélie.

Tu étais déjà gravement malade, quand tu m’as dit, en présence de ta femme, ma chère Betty, je ne sais pas si elle t’avait entendu : « Arnold, n’oublie pas que tu es mon meilleur ami ». Je ne veux pas faire de jaloux. De toute manière, cela ne m’étonnerait pas que tu l’aies dit à d’autres. Non pas parce que tu étais un flatteur, mais parce que tu aimais faire plaisir.

Toi aussi, tu étais mon meilleur ami. Tu partageais avec moi tes expériences. On continuait à rire de bon cœur pendant ces déjeuners du dimanche en cercle intime et auxquels tu accordais une importance spéciale jusqu’au dernier moment. Que d’anecdotes et de faits oubliés ou méconnus, n’aurais-je pas à rappeler ! Mais tu m’as vraiment touché le jour où tu m’as fait la surprise de m’amener à Kay West. C’était pour découvrir la maison d’Ernest Hemingway et commentant, avec ta spontanéité désarmante, tu m’as dit : c’est moi, pour une fois, qui t’entraine au cours d’un voyage dans la visite d’un site culturel étonnant, n’est-ce -pas ? ». Et après, on a souvent parlé du « Vieil homme et la mer », cet hymne au courage et à la simplicité de l’écriture.

Un jour je raconterai peut-être aux jeunes l’histoire de ta démission forcée de la direction du Panpra et de comment tu y as été rappelé après un mois ou comment deux réformistes et pacifistes, Jean Jaurès et Willy Brandt, sont devenus tes héros après le Che Guevara.

C’est Aristote qui disait : « je suis ami de Platon, mais encore plus de la vérité ». Mais Aristote n’était pas l’ami de Platon. Il a été seulement son élève pendant quelques années. Audiard, le dialoguiste de tant de films cultes français disait : ton meilleur ami est celui qui t’appelle en pleine nuit et t’annonce : « j’ai tué quelqu’un » et toi, tu lui réponds simplement : « tu as besoin d’aide pour l’enterrer dans le jardin ? »

Je ne vante pas le copinage et le népotisme dans la politique ni l’amitié en dehors de toute exigence éthique. Il n’y a pas d’amitié inconditionnelle en politique pour ceux qui veulent sauver leur âme au moment des grandes dérives. Mais je crois en l’amitié personnelle, inconditionnelle et désintéressée. C’est la vraie. Je ne vais pas citer Montaigne, mais je te dirai simplement : Serge, je t’aime parce que c’est toi. On ne va pas se quitter pour quelque chose d’aussi banal et courant que la mort.

Tu n’avais pas peur de la mort, mais tu aurais préféré n’être pas là quand elle est arrivée, comme dirait Woody Allen. Tu voulais vivre jusqu’à 100 ans comme ta mère.

Tu vivras éternellement dans ma mémoire, dans celle de Betty, d’Aurélie, d’Estelle Aure, de Poly, d’Yves, de Beatriz, de Debussy, d’Edmonde, d’Alix et dans celle de tes camarades de parti et de tes compatriotes de cette Haïti que tu as tellement aimée. Je me suis arrogé le droit de parler en leurs noms alors qu’ils doivent te murmurer ces choses depuis des jours et te les diront encore pendant longtemps. Je me reprends donc…

C’est à eux que je dois m’adresser en ton nom afin de leur dire qu’ils seront toujours dans tes pensées et sous la protection de ton regard de mari et de père aimant, de camarade, de vieux patriarche, rôle que tu assumais avec une satisfaction non dissimulée ces dernières années.

On dit que les grandes douleurs sont muettes. Je n’aurais pas dû prendre la parole dans ce cas aujourd’hui. Mais tu m’en aurais voulu ainsi que Betty, ton ange protecteur, de ne pas dire en public toute l’affection que j’ai pour toi dans un pays où l’on ne sait pas comment dire je t’aime. Dixit Roger Gaillard

Au revoir Serge, mon frère, mon ami.

Arnold Anton




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