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Piste de mots et enlisement théorique : penser Haïti au-delà du prisme de l'Etat faible

Piste de mots et enlisement théorique : penser Haïti au-delà du prisme de l'Etat faible



Les tragiques événements de l'année de 2020 ont réactualisé le débat autour de la faiblesse des Etats, dont Haïti constitue l'idéal-type dans l'hémisphère américain. A l'approche de la Covid-19, on craignait tous que le pays ne soit devenu le nouveau épicentre de la pandémie, tant les infrastructures sanitaires sont inexistantes, et surtout que l'Etat est réputé faible.

Ces considérations sont loin d'être inopinées dans l'histoire du pays. Déjà en 1993, Haïti fut considérée comme l'un des cas paradigmatiques des Etats faillis ( Helman et al. : 1993), et au lendemain du séisme de 2010, présentée comme un Etat minus, décrite dans sa meilleure version comme faible (Verlin : 2014).

Jusque là, ces étiquettes sont acceptées sans conteste dans l'Espace public haïtien pour caractériser la nature de la pionnière des Républiques nègres du monde. Or justement une étiquette n'est jamais qu'un simple assemblage de lettres accolé à un individu, groupe politique ou institution. Elle sert aussi à exprimer une évaluation normative, c'est-à-dire à trier le bon du mauvais, le juste de l'injuste, le légitime de l'illégitime (Dupuis-Déri : 2013).

Au delà donc de la charge sémantique dont les étiquettes sont porteuses, elles sont toujours escortées d'une charge socio-politique sous-jacente, qui influence les valeurs et les choix, quand elle ne les détermine pas. Par conséquent, elles ne sont jamais innocentes dans l'action politique. Au contraire, elles balancent les rapports de force, et couronnent les vainqueurs dans ce que le philosophe Antonio Gramsci appelle la guerre de position (Gramsci : 1948).

Ainsi donc, il importe, avant de s'improviser héraut de la doxa des rhétoriciens de l'impérialisme , de faire l'archéologie de leur savoir , de discuter leurs paradigmes pour dévoiler les dessous qu'elles recèlent.

Projet ambitieux, certes, mais nécessaire pour laisser la rhétorique et engager de réelles réflexions sur le devenir du pays.

De la théorisation de l'Etat faible

Etat failli, faible ou fragile sont des concepts qui s'alternent dans la terminologie politique pour désigner le même parangon de société : une société totalement incapable de se maintenir souverainement comme membre de la communauté internationale (Helman et al. : 1993).

Ces concepts furent élaborés par suite de l'effondrement de l'URSS dans la dernière décennie du XXe s., pour spécifier des sociétés déchirées dans des conflits civils, caractérisées entre autres par des écroulements de gouvernement et une pénurie économique. Mais c'est surtout avec les attentats du 11 septembre qu'ils prendront toute l'acuité que nous leur reconnaissons aujourd'hui.

D'aucuns pensent en effet que ces attentats prouvent que les Etats faillis représentent un danger pour les autres Etats, ceux du Nord particulièrement. C'est ce que témoigne tout au moins la remarque de Ashraf Ghani et de Clare Lockart : comme l'ont montré le 11 septembre et les attaques subséquentes, la population des pays prospères ne peuvent plus prendre pour acquis leur sécurité personnelle quotidienne (Ghani et al. : 2009). Ou encore cette communication tendancieuse de la Maison Blanche de Bush, illustrant l'hystérie de son gouvernement sur la question : L'Amérique est maintenant moins menacée par des Etats conquérants que des Etats faillis (White house : 2002).

Depuis, leur place dans les colloques et études internationales devient de plus en plus déterminante : Les soutenir (les Etats faillis) de l'extérieur, tout en conservant et en renforçant leur souveraineté effective (Gaulme : 2011), telle est la vision déclarée de ces samaritains occidentaux à leur égard.

Ce nonobstant, les difficultés ne s'en amenuisent guère, malgré le temps qui s'use et les nombreux travaux dont ils font l'objet. Les spécialistes, se jetant trop souvent dans une spirale d'interprétation et de subjectivité abusive... Tout y devient inconsistant.

Rémi Bachand fera remarquer opportunément que la doctrine parle, en cherchant à qualifier à peu près les mêmes réalités sociales, autant d' « Etat fragile», d' « Etat faible», d' « Etat déliquescent», d' « Etat failli », d' « Etat défaillant », etc., avant de préciser : si on ne peut faire d'amalgame parfait entre eux, une distinction bien claire y est d'autant impossible (Bachand : 2012).

Ainsi, l'OCDE mentionnera que « les Etats fragiles sont des Etats où les instances étatiques n'ont pas la volonté et/ou la capacité d'assumer des fonctions essentielles requises pour faire reculer la pauvreté et promouvoir le développement, et d'assurer la sécurité et le respect des droits de l'homme de la population » (OCDE : 2011) ; quand François Gaulme parlera de véritable échec étatique massif qui s'apparente à un effondrement, pour les Etats faillis (Gaulme : 2011)

Beaucoup d'autres auteurs ont par ailleurs abordé la question (A. Corten : 2011 ; D. Thürer : 2011 ; C. Giorgetti : 2010 ; F. Gaulme : 2011). Leurs travaux ont en commun de permettre d'apprécier la faiblesse des Etats sous ces principaux aspects : la gouvernance politique, la sécurité humaine et le développement.

Ce qui nous amène à penser qu'un Etat non fort est un Etat qui n'arrive pas à monopoliser l'exercice de la violence légitime (au sens Wébérien), ni à répondre aux besoins économiques les plus élémentaires de ses concitoyens.

La controverse

Dans un très bon article, Weibke Keim a mis en lumière une dépendance dans les rapports Sud-Nord dans les production et diffusion des connaissances sociologiques (Keim : 2010), et que l'on pourrait élargir dans le cas d'Haïti à toutes les sciences sociales, dont la politique.

Si justement dans la matérialité de notre existence collective, notre vassalité fait parfois objet de remous dans les actualités, notre asservissement idéologique, parce que moins visible, est pourtant ignoré, lors même qu'il peut constituer à bien des égards une plus grande menace.

La dépendance en effet structure notre vie de peuple. Nous recueillons en aval ce que nous délaissent les fils du Bon Dieu de l'autre côté de l'océan : goûts, préférences, cheveux, couleur, concepts, paradigmes, indicateurs, espérances... Toutes nos projections et tous nos outils sont outre-Atlantique. Dès lors, nous nous retrouvons souverainement dépendants : dépendants pour notre alimentation, dépendants pour nos vêtements, dépendants pour le choix de notre personnel politique, dépendants pour apprendre, et pire, dépendants pour penser. Tout notre Etre est sculpté dans un corps arc-en-ciel : tête blanche et torse bronzé . Tout notre outillage conceptuel devient étranger à notre réalité propre.

L'Etat faible fait partie justement de cet attirail épistémique de bric et de broc, conçu officiellement pour penser les pays sudistes, mais qui regorgent d'intentions inavouées.

L'une de ces intentions a été dévoilée par l'internationaliste canadien Rémi Bachand. Pour lui, ces concepts ne sont que des outils langagiers qui visent à ébrécher le principe de la souveraineté des Etats périphériques pour mieux légitimer l'expansionnisme occidental. Leur seul objectif, affirme t-il, est de donner aux puissants de ce monde des moyens de justifier les interventions (militaires, politiques, économiques ou autres) que la défense de leurs intérêts rend nécessaire (Bachand : 2012).

Nous conviendrions volontiers que les propos du professeur frôlent la démesure, s'il n'y avait d'exemple factuel pour les attester. Mais l'histoire, comme pour les renforcer, nous confronte à ce saisissant tableau : d'Haïti à la Libye, passant par l'Afghanistan ou la Somalie, tous les Etats taxés de faible ont toujours fait l'objet d'intervention militaire ou d'invasion, de la part de la communauté internationale ou de certains pays, avec ou sans leur consentement, sans jamais se renforcer par la suite . Ce qui devrait inviter à penser sur le véritable mobile de ceux qui associent à tort et à travers ces étiquettes au patronyme de tous les pays qu'ils convoitent.

Le cas d'Haïti à ce sujet est modélisable, et peut aider à formuler certaines hypothèses. Depuis 1994, nous assistons à une avalanche de missions, tant civiles, policières que militaires , qui se déversent sur le pays, sans égard du postulat du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Le problème demeure pourtant entier, sinon pire : toujours aucun progrès sur le chemin de la modernisation pour l'Etat haïtien.

Deux causes sont supposées être à la base de cet embarras :

Soit d'une part, et comme le pense R. Seitenfus, c'est lié à un manque d'alternative et une perception erronée des enjeux haïtiens par la communauté internationale (Seitenfus : 2015). Dans ce cas l'échec est patent, et nous lui saurons gré de faire économie de son énergie, en ne plus employant ses ressources au chevet d'un malade dont les pathologies lui échappent.

Soit au contraire elle échoue dans son but déclaré, mais réussit dans la maintenance de la superstructure politique garantissant son diktat sur le pays. Dans ce cas, elle ne fait plus partie de la solution mais du problème. Dans ce cas, elle est le problème... et il nous incombe de l'écarter sur l'échiquier politique, physiquement et culturellement, si on veut sortir de cet imbroglio.

Bachand nous fait remarquer en outre que pour ces théoriciens du Nord (Bachand : 2012), un Etat Faible est un Etat qui n'est tout simplement pas en parfaite adéquation avec leur prototype d'Etat Occidental (Etat faible = Etat non occidental). Dès lors tout projet de dynamisation devient constitutif de la libéralisation de l'Etat, ou au mimétisme de l'occidentalisme.

Cette assertion nous livre un riche enseignement. Elle nous permet de comprendre combien l'occident nous conteste le droit à l'auto-détermination en nous empêchant de penser notre singularité (Fukuyama : 1992) .

L'Autre naturellement a toujours été le véritable casse-tête de l'Occident : Comment concevoir le métèque au pied de l'Acropole ? Quel regard porté sur les aborigènes d'Amérique, ou les autochtones d'Asie ?

La réponse fut vite trouvée. Vite, car légère. L'autodafé ordonné... Point d'humanité dans un corps qui n'ait été forgé au bord du Styx. L'Autre est coupable, et sa culpabilité est ontologique. Elle n'est pas dans la matérialité de son existence, mais dans son Essence. Elle est dans ce qu'il est, avant toute extériorisation. L'Autre est coupable, non pas pour ce qu'il fait, mais pour ce qu'il est. Son péché est d'être l'Autre, de ne pas être nous ; Car l'occident c'est nous, c'est l'universalité.

L'épistémè occidentale n'est jamais parvenue à se départir de cette démence congénitale. Elle n'arrive jamais à concevoir l'Autre comme un sujet majeur, capable d'une existence propre. D'où son obstination à homogénéiser les cultures ou à ethno-centrer la civilisation. Ainsi l'Autre fut tout à tour barbare, sauvage, faible. Un sujet ayant besoin d'être civilisé, humanisé, modernisé. Leur doctrine aidant : celui qui demeure sous les plumes du grand aigle repose à l'ombre de la civilisation ; par contre tout est chaos là où ne coulent les eaux de la Seine, là où le culte de la différence remplace le crédo de l'imposture.

L'Autre est véritablement cette pierre d'achoppement qui défie, qui intrigue, pire qui scandalise l'occident. Qu'est ce qui permet en effet de l'évaluer, sinon leur seul arbitraire ?

Si l'occident est chrétien, mercantiliste et colonisateur, l'Autre qui est paganiste et autarcique est sauvage. De même pour les Etats. Si les premiers sont libéraux, font une fixation sur la croissance, développent leurs industries et se donnent les moyens de leur politique hégémonique, les autres qui choisissent un modèle de fonctionnement qui n'entérine pas cette hystérie collective sont faibles. Et c'est ainsi, puisque c'est la volonté de l'Occident. Toute remise en cause est reprouvée.

De la nécessité d'une nouvelle paradigme

La place des idées dans la production de la matérialité a toujours été prépondérante dans la pensée philosophique. Depuis les premières réflexions sur le réel, ils y eurent toujours des penseurs pour assujettir ce dernier à la conscience. Pour eux, la matière n'a jamais été autre chose qu'une projection de celle-ci. Ainsi je serai riche ou pauvre, suivant que ma conscience est orientée vers la richesse ou vers la pauvreté.

Cet idéalisme a été fortement critiqué par les matérialistes, notamment les auteurs de l'Idéologie Allemande. A l'encontre de cette philosophie qui, disent ils, descend du ciel vers la terre, ils ont proposé une grille d'analyse qui part des hommes dans leur activité réelle, plutôt que de ce qu'ils disent, s'imaginent ou se représentent. Pour eux, la conscience est directement liée à l'activité matérielle. Elle n'est pas antérieure à la vie, mais est déterminée par elle .

Notre projet dans cet article ne fut pas de nous mettre en lice dans cette querelle, qui d'ailleurs s'épuise par faute d'adeptes du côté de l'idéalisme, mais de faire montre combien le discours de l'Etat faible, s'il ne crée certes la réalité de la faiblesse, enlise tout au moins l'Etat dans ses forfaitures, en transvasant le débat des véritables causes du mal à la nature de l'Etat .

Nul ne peut prétendre il est vrai qu'Haïti soit un Etat fort. Les indicateurs socio-économiques en présence témoignent tous d'un profond mal qui ronge le pays, au point où ce sont des questions sur le sens même de l'humain qui s'y posent aujourd'hui (Corten : 2011).

Le discours de l'Etat faible toutefois a la responsabilité de faire passer des conflits domestiques en une conflagration générale, outrepassant la puissance de l'Etat, et dont seules les organisations transnationales peuvent guérir, à coup de missions.

Même si Haïti n'est pas caractérisée par une situation de guerre civile. Bien qu'il n'y a pas de risque de crime de masse, ni de perspective de génocide. Lors même qu'elle ne représente aucune menace pour ses voisins (Seitenfus : 2015)... Ce sont près d'une dizaine de missions qui se sont déjà succédées au pays depuis la dernière décennie du XXe s., outre l'humiliante invasion des ONG, car c'est un Etat faible.

Cet état de fait, en plus de fantomatiser l'Etat en minant ses bases souveraines, le transforme en un Etat attentiste, qui ne s'implique qu'à titre de figurant dans la transformation du réel. Ce qui nous fait tourner autour du pot, et accentue la désolation du vécu de l'écrasante majorité des haïtiens...

Il appert qu'Haïti doit d'abord se penser pour se soigner. Il est une nécessité des plus urgentes qu'on change de paradigmes, pour penser réellement le problème du pays. Un autre modèle de discours doit suppléer à ce jargon caricatural qui au final ne fait qu'implémenter notre faiblesse. Cet article se veut (à côté de quelques autres ) interpellateur, pour initier le débat.

CARL HENRY BURIN


Bibliographie :

• Bachand R., "Les nouvelles formes de colonialisme dans le monde : que faire du concept d'Etat fragile en Droit International ?", 2012/1
• Corten A., "l'Etat faible : Haïti et la République Dominicaine", Editions Mémoire d'Encrier, Montréal, 2011
• Gaulme F., "Etats faillis, Etats fragiles : concepts jumelés d'une nouvelle réflexion mondiale´´, Institut français des relations internationales, 2011/1
• Ghani A. et Lockart C., "Fixing failed States : A framework for rebuilding a fractured world´´, Oxford university press, New York, 2009
• Giorgethi C., "A principled approche to State failure : international community actions in emergency situations´´, Martinus Nijhoff, Boston, 2010
• Helman G. et Ratner S., "Saving failed States", Foreign Policy, 1992,1993
• Keim W., "Pour un modèle Centre-Périphérie dans les sciences sociales : aspects problématiques des relations internationales en sciences sociales´´, 2010/3
• OCDE, « L'engagement international dans les États fragiles : Peut-on mieux faire ? », Éditions OCDE, 2011
• Seitenfus R., "L'échec de l'aide internationale à Haïti : dilemmes et égarements", EUEH, 2015
• The White House, "National security strategy´´, 2002
• Thûrer D., "The failed State and international law", International review of the Red cross, 1999
• Verlin J., "Haïti : Etat failli, Etat à (re)construire", Cahiers des Amériques latines, 75|2014




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