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217 ans après l’indépendance : Quelle bataille pour éradiquer la pauvreté rurale en Haïti et se libérer des chaînes économiques ?

217 ans après l’indépendance : Quelle bataille pour éradiquer la pauvreté rurale en Haïti et se libérer des chaînes économiques ?



Le 1er janvier 1804 nous rappelle la date de la création de l’Etat-Nation d’Haïti. Au lendemain de l’indépendance, les Haïtiens se sont attelés pour en consolider les jalons et rendre le nouvel Etat-Nation prospère, car la guerre qu’ils avaient gagnée a anéanti l’économie de la colonie florissante qu’était Saint-Domingue. La remise en route de l’économie devait passer par l’agriculture. C’est ainsi que les premiers gouvernements ont mis en place l’économie de plantation en accord avec le caporalisme agraire comme plan de restructuration en utilisant les masses comme forces motrices de développement. Cette situation créa des frustrations. Ainsi, les masses ayant refusé de s’approprier ce projet de société basé sur l’exploitation humaine et non pas sur un partage équitable des richesses du pays avaient préféré s’enfuir dans les mornes pour s’installer sur des petites propriétés en pratiquant l’agriculture familiale axée principalement sur la production vivrière. C’est ainsi que la paysannerie haïtienne a pris naissance dans l’exclusion. Cette exclusion va conduire cette paysannerie à la pauvreté et la forte croissance démographique ne fait qu’empirer la situation.

La pauvreté dans les pays sous-développés touche davantage les zones rurales. En effet, si en Haïti environ 20 % des ménages vivant dans les zones urbaines vivent dans la pauvreté chronique, ce chiffre s’élève à presque 70 % dans les zones rurales (Banque Mondiale, 2014). Les causes principales de la pauvreté chronique dans les zones rurales sont multiples. Certaines activités rentables demandent un investissement important au début, dans le cadre de l’agriculture ou de l’élevage ; cela peut être l’achat des outils techniques pour améliorer la productivité, mais faute de moyens, les agriculteurs et les éleveurs continuent à utiliser les techniques rudimentaires peu productives, qui ne leur permettent pas de sortir de la pauvreté. Les principales activités génératrices de revenus en milieu rural sont l’agriculture et le commerce. Mais les techniques de production qui sont utilisées par des agriculteurs ne pouvant pas adopter les techniques de production intensives, faute d’avoir le revenu nécessaire pour acheter hors de l’économie rurale les intrants indispensables pour l’accroissement de leur production, créent une situation de pauvreté chronique qui se perpétue. Une deuxième cause est l’instabilité des principales sources de revenus de ceux qui vivent en milieu rural. En effet, les sources principales de revenus dans les zones rurales sont l’agriculture, le commerce et, depuis le développement de la diaspora, les envois de fonds. Si la dernière source reste stable et connaît une croissance importante durant les 10 dernières années, les deux autres sources dépendent beaucoup des aléas climatiques et de la vulnérabilité du pays face aux catastrophes naturelles. Une troisième cause est l’absence totale de l’État dans les zones rurales. Vivre dans les zones rurales est synonyme d’abandon par l’État, les paysans n’ont souvent pas accès aux services publics de base comme la santé et l’éducation. Ces problèmes poussent les gens à abandonner les zones rurales pour aller s’installer en ville. Et dans ses formes extrêmes, la pauvreté rurale place les populations dans des situations de survie qui, couplée à une faible éducation aux questions environnementales, peut amener à une dégradation de l’environnement qui se traduit notamment par la déforestation, la pollution de l’eau, la perte de biodiversité, etc.

Pour s’assurer que l’argent des prêts et l’allègement des dettes des pays pauvres très endettés (PPTE) soient consacrés à la réduction de la pauvreté, La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International ont élaboré le Document de Stratégie pour la Réduction de la Pauvreté (PRSP). Dans ce document, les acteurs locaux dans les pays concernés (gouvernement, société civile, secteur privé) définissent un programme national de réduction de la pauvreté qui sert de base aux programmes de prêt du FMI et de la Banque Mondiale. Haïti a présenté son PRSP en 2013 sous le gouvernement de Laurent Lamothe, qui dans sa préface conclut « Fwa sa fok pep la jwenn ». Mais malgré des prêts du FMI, de la Banque Mondiale et les fonds du programme Petrocaribe, le gouvernement échouera à mettre en place une stratégie pouvant réduire la pauvreté de façon durable. Le pouvoir, avec des préoccupations électorales, va privilégier des petits projets de Cash Transfer (Transfert d’espèces) comme « Ti Manman Cherie », « Ede Pep », « Kore Etidyan », etc. Si ces petits programmes ont atténué des problèmes ponctuels et étaient malgré tout nécessaires, il fallait également mettre en œuvre d’autres projets à plus long terme pouvant réduire la pauvreté durablement. Il faut souligner que ces petits projets n’ont pas été l’objet d’une évaluation rigoureuse pouvant statuer sur leur efficacité. Depuis le début de la crise économique au Venezuela, les fonds de Petrocaribe se font rares et tous ces programmes n’ont pas été poursuivis faute de moyens et les bénéficiaires ont de toute évidence rebasculé dans la pauvreté chronique.

Dans un article publié en 1943, « Problems of industrialisation of eastern and south-eastern Europe », l’économiste Paul Rosenstein-Rodan expose ce qu’il appelle la théorie du Big Push avec l’idée que pour sortir les pays pauvres de leur trappe à pauvreté, il faudrait y investir massivement. Dans un second article, il y reviendra dessus en ces termes : « Il y a un niveau minimum de ressources qui doit être consacré à un programme de développement pour qu’il ait une chance de succès. Lancer un pays dans une croissance autonome est un peu comme faire décoller un avion. Il y a une vitesse critique au sol qui doit être atteinte avant que l’avion puisse décoller ». Quand on tient compte du manque de capital et de l’absence de l’État, réduire la pauvreté rurale en Haïti nécessite un Big Push. Il faudrait une mise en commun des efforts de tous les acteurs comme le gouvernement, le secteur privé, l’enseignement supérieur, les ONGs, etc. Selon un recensement, 131 ONG travaillent dans le secteur agricole en Haïti. Près de la moitié d’entre elles sont internationales avec chacun son système de levée de fonds et ses projets. Dans Assistance Mortelle, Raoul Peck documente comment des problèmes de coordination entre ONG ont conduit à un échec de la gestion des dons destinés à aider Haïti après le tremblement de terre en 2010. On peut supposer qu’on a le même problème dans le secteur agricole. Or avec une coordination, on pourrait financer des projets à plus long terme qui pourraient servir de projet pilote, les évaluer, les adapter et les implanter dans d’autres cadres. Le problème de coordination est récurrent dans les pays pauvres, surtout quand l’administration est faible et que les ONG ont toute la latitude pour implémenter leurs projets. Il conviendrait d’avoir au MARNDR une structure pouvant gérer cette question de coordination, en canalisant les ONG vers des projets définis par l’État, mais qu’on ne peut pas financer par faute de budget. Une autre solution possible pour le problème de manque de capital de départ est de développer un système de Crédit Agricole pouvant financer des projets à forte potentialité, mais force est de constater qu’on en parle depuis au moins une vingtaine d’années et rien de concret n’a encore vu le jour. Le problème de crédit dans les pays pauvres est un sujet important en économie de développement, des solutions comme la micro finance émergent, mais posent question dans le cas d’Haïti, car les taux d’intérêt sont très élevés et les prêts restent faibles. La solution la plus adéquate serait de permettre aux producteurs de donner une garantie certaine de leurs biens quand ils vont contracter un crédit auprès des banques, ce qui permettrait à ces dernières de baisser leurs taux d’intérêt. Mais on connaît le problème des titres de propriété en Haïti et la difficulté pour l’État de mener à bien une réforme agraire.

Le problème d’instabilité des sources de revenus en milieu rural doit être abordé par une diversification des sources. Plusieurs moyens sont possibles pour y arriver. Un des moyens qui est expérimenté dans plusieurs pays est le développement d’une filière de tourisme rural. Pour la mise en place d’une telle filière, la solution au problème du manque de capital de départ a un rôle à jouer, un Big Push ne devrait pas s’intéresser uniquement à aider les agriculteurs ou les éleveurs à améliorer leur technique de production, mais d’autres services comme avoir des logements décents, l’accès à l’eau potable, la santé, l’électricité et d’infrastructures routières sont indispensables dans l’objectif de pouvoir accueillir des gens de la diaspora et des jeunes vivant dans les milieux urbains qui sont intéressés à découvrir les zones rurales. La ruralité reste très méconnue, et dans ce cadre le ministère du Tourisme et des Haïtiens vivant à l’étranger devrait identifier les zones rurales les plus attractives et en faire la promotion auprès de la diaspora. Le MENFP et le MARNDR doivent aussi travailler ensemble pour inciter les écoles du pays à intégrer dans leur cursus des sorties dans les zones rurales. Ce qui serait une autre source de revenus pour les habitants des zones rurales les plus attractives pouvant attirer beaucoup de visiteurs. Une autre solution est expérimentée dans des pays comme la Chine et l’Inde, c’est la mise en place d’un système d’assurance par l'État pour sécuriser les revenus en cas d’aléas climatiques. Aucune solution ne doit être négligée et à cause des phénomènes climatiques comme El Nino, Haïti devra faire face à de plus en plus d’intempéries et d’épisodes de sécheresse plus importante, donc l’état devrait commencer à réfléchir à une solution similaire et regarder sa faisabilité.

En dernier lieu, il ne faut pas oublier que les personnes les plus touchées par la pauvreté rurale sont les femmes qui doivent élever seules leurs enfants et les paysans sans terre. La présence de l’État pour aider ces catégories est cruciale. L’éducation gratuite et universelle doit être une réalité dans la ruralité, ce qui soulagerait les femmes qui sont seules et qui doivent nourrir et éduquer leurs enfants sans aucune assistance. La présence de l'État est surtout nécessaire, car les solutions proposées précédemment vont profiter aux propriétaires exploitants. Il ne faut pas laisser pour compte les plus pauvres qui sont des paysans sans terre.

En 2000, seulement 35 % de la population haïtienne vivait dans une zone urbaine, en 2018 ce taux est estimé à 55 % et à ce rythme on peut atteindre les 75 % en 2050 (UN World Urbanization Prospects 2018). Nous connaissons déjà un phénomène d’explosion des villes, Port-au-Prince est la capitale la plus densément peuplée de la région (34 260 hab/km2), un tel exode rural n’aura comme conséquence qu’une accentuation des problèmes que nous vivons dans les grandes villes comme les bidonvilles, l’insécurité, la vulnérabilité face aux catastrophes naturelles. 217 ans après Vertières, la question que nous devons nous poser, c’est quelle bataille allons-nous mener pour réduire (éradiquer) la pauvreté rurale en Haïti ? Pour s’attaquer à la pauvreté rurale, il faut adopter des approches intersectorielles axées sur le développement rural qui dépassent le cadre de l’agriculture, prendre comme modèle des initiatives qui donnent des résultats comme l’Association des Paysans de Vallue et essayer d’adapter les solutions proposées dans d’autres zones. Il faut pour cela une vision complète des moyens d’existences des populations rurales haïtiennes et s’attaquer aux facteurs structurels qui empêchent les ruraux pauvres de sortir de leur situation d’exclusion.

Manassé Samedy DEVERT, Agronome
Reginaldo CORVIL, Économiste
Contact : manasse.devert@gmail.com




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