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L’« idéal christophien » et le paradoxe du projet d'instauration de l’« homme nouveau ». Courte méthodologie pour renouveler la politique haïtienne

L’« idéal christophien » et le paradoxe du projet d'instauration de l’« homme nouveau ». Courte méthodologie pour renouveler la politique haïtienne



Partie (3/3)

Cadre méthodologique du renouveau de la politique haïtienne

Ce cadre méthodologique n'a aucune prétention de fournir des recettes toutes faites comme l'exigent souvent certains lecteurs désireux d'avoir sous la main des recommandations bonnes à l'application politique pour mener à bien la chose publique haïtienne. Nous n'avons aucune prétention de proposer des clés pour ouvrir les impasses dans lesquelles nous nous trouvons. Nous suggérons des pistes qui peuvent être explorées suivant la perspicacité de chacun. Il s'agit de quelques lignes directrices pour animer le débat sur le renouveau de la politique haïtienne en mettant l'accent sur la tendance souvent déclarée de « faire table rase », de « changer de système » sans prendre en compte les conditionnalités de la politique haïtienne, ses imaginaires, sa temporalité, sa psychologie globale, etc.

- Depuis 2018, un slogan s'impose et semble tenir la force de jugement argumenté. Il consiste à annoncer la fin du système politique, défini par les pratiques rentières de la « bourgeoisie », par les pratiques « prédatrices » de cette bourgeoisie en complicité avec les hauts fonctionnaires de l'État ; par les pratiques de clientélisme et de «familialisme» des oppositions politiques et par l'appauvrissement crasseux du bas peuple enfermé dans l'immédiatisme (doublé d'urgentisme) qui le contraint à prendre le raccourci du chantage ou du marchandage des votes en période électorale, seule occasion offerte au « peuple », essentiellement composée de paysans et de la « classe populaire », de tirer son épingle du jeu.

- Alors que le slogan fuse de partout en direction du pouvoir, les dénonciateurs se mettent en dehors du système de corruption, de népotisme, d'insécurisation, d'appauvrissement et d'enrichissement éhontés. Il s'agit d'une rhétorique de persuasion qui consiste à se faire étranger au discours de la dénonciation pour le rendre efficace ou pertinent. Il faut remarquer que cette fin de système s'accompagne d'un projet de table-rase qui consisterait à en finir avec les pratiques dénoncées.

- Nous comprenons sans difficulté que ces tenants d'un système nouveau sont pris dans les rets de la problématique du monde ou de l'homme nouveau. Sans aucun sens de pardon et de promesse, leurs critiques du système constituent un prétexte de reconduction, à leur insu éventuellement, d'un système qui les a définis comme politiciens et donne sens à leurs pratiques des oppositions et leurs inventions intempestives de partis politiques qui pullulent comme de mauvais champignons sur une terre abandonnée. Le système qu'il prétend combattre pour en arriver à bout fournit du sens aux moindres actions qu'ils posent. Il définit, en l'occurrence, leur propension à se créer de nouveaux partis au détriment d'une structuration des actes politiques autour d'un idéal concerté.

- Donc, la « classe politique » haïtienne, que nous entendons comme l'ensemble des prétendants aux pouvoirs publics haïtiens et de ceux qui occupent les lieux de ce pouvoir, est prise dans les trames du temps faute de pouvoir se pardonner et se promettre. Faute de pouvoir lire les conséquences des actions passées qui les ont conduits à répéter les propos impertinents du modernisme, du développementisme et du démocratisme béat ils se voient constamment à la remorque de la légitimation américaine ou de la « communauté internationale », face à laquelle ils se comportent comme des esclaves domestiques du temps colonial. Faute de pouvoir pardonner, c'est-à-dire de se délier des héritages du passé lointain ou récent de l'esclavage, du despotisme, ils sont impuissants à promettre : ils sont impuissants à se délier de la dépendance coloniale; ils sont incapables de promettre, de se lier à la parole donnée. Ils décrient le fonctionnement du système tout en étant des rouages du système. Changer de système exige qu'on en sorte. Il faut savoir faire un « pas de côté » du système pour s'en défaire.

- Dès lors, nous nous trouvons entre l'imprévisibilité des pratiques « anarchiques » dans le contexte de l'État «failli» et la prévisibilité des apprentis despotes qui, faute de pouvoir promettre et pardonner, prennent peur du nouveau intrinsèques de la pluralité, s'empressent de tout contrôler. Ainsi la politique haïtienne est prise entre le laisser aller de l'anarchisme et le despotisme du souci de contrôler.

Pourtant, il est possible de reprendre la question du nouveau dans les termes que nous l'avons formulés tout en évitant les embûches que nous avons prises aussi le soin de relever. Nous avons montré que le danger premier de la politique du nouveau, du changement de système dans le langage présent, est dans son refus ou son incapacité à établir une relation sereine et saine à l'historicité. C'est une fausse prétention de penser faire table-rase des conséquences de l'histoire, surtout lorsqu'on n'a pas su faire preuve d'intelligence, de volonté et d'imagination. En dehors de l'imagination, comprise ici comme la faculté du jugement par excellence qui permet de délivrer le réel coincé de trop de sédimentations encombrantes, on ne peut que tourner en rond en étant davantage le jouet de l'historique que son agent.

Nous avons aussi rappelé que le pardon et la promesse, tout en étant des valeurs politiques qui libèrent du temps et permettent de se conquérir à soi-même et aux autres, sont des attributs de la temporalité subjective qui exigent une constance à soi-même, qui n'est pas liée à une métaphysique de l'unité ou de la pureté, mais à une éthique de la capabilité et de la responsabilité qui posent le sujet comme capacité à se reconnaître dans ses actes et à en accepter les conséquences, bonnes ou mauvaises, aussi à la capacité à pouvoir se délier sans rompre des conséquences de ses actes. Il ne s'agit pas de nier mais de reconnaître sa responsabilité. Dans ce cas précis, il est important de prendre en compte la tendance de certains responsables haïtiens, des Haïtiens en général, à renvoyer les mauvaises conséquences sur autrui et à s'accaparer les bonnes conséquences au détriment des autres. Une telle posture est antipolitique et ne peut que détruire la pluralité qui se fonde sur la mutuelle reconnaissance du pouvoir d'agir de chacun.

Enfin, le renouveau de la politique ne devrait pas se penser dans les termes de la table-rase, mais dans le sens de la capacité à répondre, qui exige l'usage indispensable de la faculté de l'imagination, à côté de la faculté de la raison, qui n'est qu'une faculté de combinaison. Aujourd'hui, nous n'avons davantage besoin de créer que de combiner les mêmes pratiques improductives que nous n'avons cessées de générer depuis la formation de la société haïtienne. La faculté de l'imagination permet de penser à la fois l'ordre éthique des possibles où se trouvent les valeurs de liberté, de justice et d'égalité et l'ordre immédiat désentravé ou libéré des conditionnements historiques, des imaginaires anthropologiques et des résistances psychanalytiques. Lorsque le réel quotidien se trouve pris dans les mailles du passé, il faut avoir recours à l'imagination souvent mécomprise comme les facultés des fantasmagories, des légendes, des rêveries. Il n'en est rien. Mais il faut enfin préciser que l'imagination se rapporte mieux au sublime qu'au beau, et entend ouvrir les bornes du réel afin d'inventer autre chose. Tout cela doit se faire dans un rapport apaisé au temps, à l'histoire et aux hommes et à soi-même, car, en fin de compte, si l'imagination crée tout dépend des formes et des matières qu'on lui impose. Si la matière est la société haïtienne vue par les Occidentaux et les formes sont la souffrance, le sentiment d'infériorité, la honte, la haine de soi et la mise à mort, nous ne devons pas nous attendre à la création d'une société des égaux faite de justice, de liberté et d'épanouissement, mais à une société de distinction fondée sur les discriminations racialistes, tel que l'Occident a inventé ses rapports aux autres peuples.

La « classe politique » haïtienne doit changer de régime de formes et de matières, si elle entend changer de système. Ce qui implique qu'elle doit se défaire elle-même de la temporalité maladive où elle tire ses chimères. Il faudra procéder à la psychanalyse de nos politiciens, de leurs contempteurs et de leurs contemplateurs.

Edelyn DORISMOND

Professeur de philosophie au Campus Henry Christophe de Limonade -UEH

Directeur de Programme au Collège International de Philosophie - Paris

Directeur du comité scientifique de CAEC (Centre d'Appui d'Education à la Citoyenneté)

Responsable de l'axe 2 du laboratoire LADIREP


Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p.301.
Hannah Arendt, op.cit, p. 302.
Op. cit, p. 303.
Jean-Louis Vastey, dit Pompée Valentin, Baron de Vastey, Le système colonial dévoilé, Cap-Henry, chez P. Roux, 1814.
Op. cit, p. 303.
Op. cit, p. 310.
Op. cit, p.311.
Ibid.
Ibid.
Paul Ricœur, Histoire, La mémoire, l'histoire et l'oubli, Paris, Seuil, 2000, p.593-656.




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