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Les protestants peuvent aider à changer les choses en Haïti, mais…

Les protestants peuvent aider à changer les choses en Haïti, mais…



« Qui donc est censé formuler les espoirs et les aspirations du peuple mieux qu’un prédicateur ? D’une façon ou d’une autre, un prédicateur doit être un nouvel Amos et dire : “Que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable”. D’une façon ou d’une autre, le prédicateur doit dire avec Jésus : “L’Esprit du seigneur est sur moi, car il m’a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres.” […] C’est très bien de parler des “longues robes blanches” que nous porterons au paradis, et de tout ce symbolisme. Mais aux dernières nouvelles, les gens ont besoin de costumes et de robes et de souliers à porter ici-bas. C’est très bien de parler des “rues où coulent le lait et le miel”, mais Dieu nous a ordonné de nous occuper des taudis d’ici-bas et de ses enfants qui ne peuvent faire trois vrais repas par jour. » (Extrait du dernier sermon de Martin Luther King Jr dont le titre est : « Je vois la terre promise », prononcé la veille de son assassinat, à Memphis, le 3 avril 1968)


À la faveur de la publication du décret portant sur le nouveau Code pénal, adopté par l’Administration Moïse-Jouthe, dont certaines dispositions sont aux antipodes des valeurs chrétiennes, notre société vient de découvrir la capacité d’action du secteur protestant. Dans plusieurs régions du pays, notamment au Cap-Haïtien, au Plateau-Central et à Port-au-Prince, des chrétiens protestants ont gagné les rues pour exprimer ouvertement leur refus de voir certaines pratiques obscènes s’institutionnaliser en Haïti. Ils étaient nombreux à manifester leur désir de vivre dans un pays où les gouvernants sont astreints à une certaine éthique. Cette levée de boucliers est, à n’en pas douter, le présage d’une citoyenneté protestante éveillée, prête à jouer son rôle dans le processus de régénération de la nation haïtienne.
À dire vrai, les protestants peuvent aider à changer les choses en Haïti, mais ils se doivent de se montrer à la hauteur des « grands principes » du protestantisme. Tout au moins, ils gagneraient à :

Renoncer définitivement à leur passivité

L’initiative prise par les protestants de gagner les rues en vue de signifier leur désaccord à ce projet de Code pénal, tendant à désarticuler les mœurs haïtiennes, est plus que louable. En effet, ils ne sont pas les seuls à avoir désavoué la tentative du gouvernement de porter atteinte à l’ordre social, en insérant dans le nouveau Code pénal certaines dispositions contraires à ce qu’il est convenu d’appeler les bonnes mœurs.

En revanche, les principaux instigateurs des marches protestantes sont vertement critiqués pour leur indifférence face à d’autres problèmes épineux que vit la population haïtienne. Même parmi les adeptes de la foi protestante, il y en a qui dénoncent l’hypocrisie de certains leaders protestants qui vraisemblablement ne cherchent qu’à tirer leur épingle du jeu, sous prétexte qu’ils s’attachent aux valeurs morales traditionnelles. D’aucuns s’interrogent sur les vraies causes de cette effervescence protestante, quand on sait que d’autres questions brûlantes de l’actualité, telles que la dilapidation des fonds PetroCaribe, l’absence des services sociaux de base, le spectre de la criminalité, etc., les ont toujours laissés impassibles.

En réalité, les protestants authentiques devraient se retrouver au cœur de tout mouvement avant-gardiste orienté vers l’amélioration des conditions de vie des déshérités du sort. Inspirés des conseils que le roi Lemouel a reçus de sa mère (Proverbes 31 : 8,9), les chrétiens devraient être prompts à parler pour les sans-voix. Ils devraient prendre le parti des délaissés, assurer la défense des pauvres et des malheureux. Comme l’a souligné le théologien français, André Gounelle, être protestant c’est être capable de « dire non quand il le faut ». Aux dires de Gounelle, le protestant ne peut se contenter de louer Dieu et de le défendre contre l’idolâȃtrie sous toutes ses formes. Il doit pouvoir se dresser contre tout système socio politique où la dignité humaine est banalisée.

D’où la nécessité pour les chrétiens protestants haïtiens de se montrer un peu plus conséquents en renonçant définitivement à leur passivité. À l’instar de Martin Luther King Jr, ils doivent se donner pour objectif de faire jaillir le droit comme une source féconde. Aussi, leur mouvement de protestation ne peut-il s’achever que le jour où, dans notre société scélérate, la justice s’écoule comme une rivière débordante (Amos 5 : 24). Pour bien s’acquitter de cette mission délicate, ils doivent se mettre à l’école de Jésus-Christ, qui veut que ses brebis aient la vie et qu’elles soient dans l’abondance (Jean 10 : 10).

S’inspirer du ministère terrestre de Jésus-Christ

Au cours de son ministère terrestre, Jésus ne s’était pas préoccupé uniquement des problèmes spirituels de l’humanité. À lire les versets 18 et 19 du quatrième chapitre de l’Évangile de Luc, l’on se rend à l’évidence que le Christ approuve l’approche holistique de l’être humain. Pour celui que l’apôtre Paul considère comme étant supérieur à tout ce qui a été créé (Colossiens 1 : 15), la personne humaine est assoiffée d’une libération totale, capable d’assurer son plein épanouissement. Rédempteur de l’humanité, le Christ était venu sur la terre pour apporter de bonnes nouvelles aux pauvres, prêcher aux captifs la libération, dire aux aveugles qu’ils verront clair de nouveau, libérer les opprimés. Par conséquent, sa mission avait une double portée spirituelle et sociale.

Toute pratique cultuelle qui ne prend en compte que la dimension spirituelle de l’être humain est absolument contraire au christianisme authentique. Dans son ouvrage intitulé Évangile et Révolution sociale, le théologien brésilien Antonio Batista Fragoso affirme que Jésus-Christ a apporté une libération totale à l’humanité pécheresse. Devenu chrétien, l’être humain doit s’affranchir tant du péché spirituel que des calamités sociales qui, précise Fragoso, sont les conséquences du péché.

Pour apporter leur quote-part au processus de construction de la nouvelle Haïti, les protestants haïtiens ont intérêt à s’inspirer constamment du ministère terrestre du vrai berger, qui n’hésite pas à donner sa vie pour ses brebis (Jean 10 : 11). Ainsi, ils cesseront de se comporter comme des chrétiens angéliques dont la torpeur frise l’incivisme. Soucieux de s’en prendre aux iniquités sociales, ils s’adonnent sans complaisance à l’évangélisation intégrale.

Opter pour une évangélisation intégrale
L’évangélisation consiste à faire connaître aux hommes la bonne nouvelle selon laquelle Dieu, par l’intermédiaire de son Fils Jésus-Christ, confère le salut éternel aux humains. L’évangélisation concerne tous les chrétiens, puisqu’elle résulte de ce que les théologiens appellent la grande commission. Elle trouve son fondement dans l’évangile de Matthieu, les versets 18 à 20 du chapitre 28. Au regard des Saintes Écritures, l’adepte du christianisme a l’obligation d’évangéliser et de répandre la bonne nouvelle du salut par la foi en Jésus-Christ partout et en toutes circonstances (2 Timothée 4 : 2).

En Haïti, la tradition veut que l’évangéliste se borne à proclamer l’évangile. À peine converti, le chrétien ne se fait pas prier pour faire connaître à son entourage que Jésus est le Sauveur de l’humanité, pécheresse. Parfois, il recourt à toutes sortes d’instruments, susceptibles d’amplifier sa voix, afin de mieux se faire entendre. Certains n’hésitent pas à intimider, injurier, voire proférer des menaces à l’endroit des plus indécis, évoquant généralement le spectre de l’étang de feu réservé aux mécréants lors du jugement dernier.
Rares sont pourtant les chrétiens haïtiens qui sont bien imbus de toute la portée de l’évangélisation. À leurs yeux, la substance de leur mission se résume à proclamer que Jésus peut nous sauver, et qu’il suffit de croire en son sacrifice à la fois expiatoire et propitiatoire pour être agréable à Dieu. Aussi se contentent-ils de la grisaille quotidienne, sans se préoccuper des facteurs explicatifs de la dégénérescence sociale. Obsédés par l’idée d’aller se réjouir dans les lieux célestes, ils n’osent pas s’engager dans des initiatives citoyennes visant à transformer l’ordre socio politique injuste, qui les contraint de vivre dans des conditions absolument déplorables.

Or, des théologiens protestants comme Joël D. Alexandre et Jules Casséus l’ont bien compris ; l’évangélisation ne peut être efficace que si elle est intégrale. C’est dire qu’elle ne pourra contribuer à la libération complète de l’être humain que dans la mesure où les proclamateurs de l’évangile œuvrent aussi à son incarnation. L’évangélisation est dite intégrale lorsque, tout en divulguant la bonne nouvelle du salut par la foi en Jésus-Christ, les chrétiens s’arment de courage pour chambarder les structures sociales déshumanisantes. Guidés par les impératifs inhérents aux valeurs chrétiennes, les chrétiens doivent ressentir le besoin de contribuer l’avènement d’une société où règnent le droit, la morale et la justice. Dès lors, rien ne pourra les empêcher de s’investir dans la politique constructive.

S’investir dans la politique constructive

Dans un article, paru en 2012, l’ancien président de la Fédération protestante d’Haïti, le pasteur Sylvain Exantus, a laissé croire que les chrétiens protestants représentent 52 % de la population haïtienne. D’aucuns s’interrogent sur l’influence exercée par ce nombre important de protestants qui, comme tous les autres Haïtiens, vivent dans une société en décadence où les besoins essentiels de la personne humaine ne sont pas satisfaits. Théologien subversif, Jean Fils-Aimé est allé jusqu’à assimiler l’œuvre protestante en Haïti à une entreprise de zombification massive. De son point de vue, les protestants se font complices de l’incurie administrative qui caractérise l’État d’Haïti depuis des lustres. Examinant certains messages, prêchés par des leaders protestants, Sony Lamarre Joseph y voit l’une des causes pouvant expliquer notre sous-développement.

À la vérité, certains protestants haïtiens doivent être considérés comme étant l’exception qui confirme la règle. Leurs discours, leur engagement citoyen, leur participation à des activités liées au développement communautaire et leur investissement dans le domaine de l’éducation traduisent leur volonté d’humaniser cette société où règne l’injustice sociale. En 1973, des cadres protestants se sont proposé de mettre en lumière la contribution des protestants au progrès du pays. C’était au cours du séminaire portant sur la participation chrétienne au développement en Haïti. Lors de la célébration du bicentenaire du protestantisme en Haïti, en 2016, Rosny Desroches était de ceux qui en ont profité pour rappeler l’apport des protestants dans l’amélioration des conditions de vie du peuple haïtien.

En dépit de tout, la présence plus que bicentenaire des protestants en Haïti n’a pas empêché que ce pays figure parmi les pays les plus corrompus de la planète. En cette année 2020, Haïti demeure l’unique pays moins avancé de l’hémisphère. Point n’est besoin d’être un expert pour s’apercevoir que la société haïtienne est gravement malade. Elle est en proie à toute une série de crises répétitives, affectant tous les secteurs de la vie nationale. Analysant le contraste existant entre la croissance démographique des protestants haïtiens et leur manque d’influence dans la société, Fritz Fontus affirme sans ambages que cela est dû au fait que les protestants ont tendance à s’écarter des affaires politiques de leur pays. Son jugement rejoint celui de Charles-Poisset Romain qui observe que les protestants haïtiens cultivent une éthique réductiviste. Celle-ci se traduit par leur implication dans le social et leur refus de s’occuper du politique.

Indéniablement, la grande majorité des protestants haïtiens ont une conception étriquée de la politique. Pour beaucoup d’entre eux, le disciple du Christ n’a pas à s’engager dans des activités liées à l’organisation de la société. À entendre certains leaders protestants, l’on croirait que le disciple du Christ est un aliéné, un résigné, qui n’a qu’à subir passivement les méfaits d’une gestion effrénée de l’État. La tradition veut que le chrétien protestant soit celui qui n’aspire qu’à la félicité céleste. Ce serait un sacrilège que de vouloir vivre heureux ici-bas.

Aussi longtemps qu’ils font de la Bible le fondement de leur foi, les protestants haïtiens y trouveront diverses exhortations tout à fait contraires aux discours justifiant leur abstentionnisme politique. Pour s’en convaincre, il suffit de saisir la portée du message de Dieu que le prophète Jérémie était chargé d’adresser au peuple d’Israël exilé à Babylone. Consigné en Jérémie 29, le verset 7, ce message consistait à rappeler aux déportés l’obligation qu’ils avaient de participer à la bonne marche de la ville où ils s’étaient installés. Ils devaient se soucier de la prospérité de leur pays d’accueil, parce que leur propre bien-être en dépendait.

Pareillement, les protestants haïtiens doivent finalement comprendre que le bonheur d’Haïti est la condition de leur bien-être personnel. Ils ont intérêt à s’affranchir de la pesanteur d’une tradition rétrograde leur faisant croire que les délices d’ici-bas sont contraires à la volonté de Dieu. Leur souci de transformer les structures inégalitaires de notre société devrait être le mobile qui les porte à s’investir dans la politique constructive, axée sur la recherche du bien commun. Ainsi, leur poids démographique se fera sentir dans tous les domaines de la vie nationale. Bien sûr, ils continueront de parler des « rues où coulent le lait et le miel », mais ils cesseront de se montrer insensibles au sort des habitants de nos bidonvilles, des enfants des rues livrés à eux-mêmes, de tous nos compatriotes déshumanisés par une réalité politique exécrable où les intérêts mesquins supplantent ceux de la collectivité.

Me Marc-Sony CHARLES
Avocat au Barreau de Port-au-Prince
Théologien-Politologue
Directeur de JURIS-DICTIO CABINET D’AVOCATS
Professeur de Lettres et de Philosophie
marcsonycharles@gmail.com (+509) 37923399/43038397




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