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Aumônerie : une structure nécessaire à régulariser en Haïti

Aumônerie : une structure nécessaire à régulariser en Haïti



Dès la création de la République d’Haïti, les pères fondateurs, conscients de l'influence des traditions ancestrales dans la lutte pour la libération et de l'héritage chrétien laissé par les colons esclavagistes, avaient pris le soin de définir la nouvelle nation comme une république laïque, ne prêtant allégeance à aucune religion officielle. Du coup on comprend mieux l'importance du fait religieux dans le quotidien de l'haïtien et son attachement au sacré, convaincu que seul Dieu ou les Loas peuvent tout régulariser dans sa vie d'autant plus que l'État haïtien n'a pu jusque-là s'organiser pour donner accès aux services de base à ses citoyens. Il n'est donc pas étonnant de constater que les centres de détention et d'incarcération soient si loin d'être des centres de réhabilitation. Dépourvus du minimum décent, nos centres d'incarcération semblent être le prolongement de notre réalité courante en circuit fermé.

En 2016, j'ai travaillé comme chapelain (aumônier) pour une organisation humanitaire dans les prisons de la région du Grand Nord (Nord, Nord-Est, Nord-Ouest, Artibonite et Plateau Central). Cette expérience m'a permis de constater les conditions déplorables de détention des prévenus. J’ai vu beaucoup de cas de personnes incarcérées pour des causes non prévues par la loi. Me revient à la mémoire, le cas d'un houngan accusé d’avoir « voye yon kout poud sou yon vwazen l* »

La sorcellerie n’est pas encore jusqu'aujourd'hui bien abordée et bien traitée dans la législation haïtienne. Incapables d’assurer la sécurité du Hougan accusé à tort ou à raison face au voisin qui pouvait à tout moment se faire justice, les autorités policières du Nord avaient jugé bon de le garder en prison pour sa propre sécurité en attendant que lumière soit faite sur les allégations et plaintes déposées contre lui. Des cas similaires étaient légion dans plusieurs prisons de la région du Grand Nord. En plus des cas de détention préventive prolongée et illégale, les problèmes d'insalubrité et de nutrition dans les prisons constituent un grand défi quant au respect des droits et de la dignité de la personne. Une fois, en visite dans l’une des prisons, j’ai eu la chance d'inspecter la cuisine ou l’on préparait à manger pour les détenus. Je ne pouvais contenir ma rage et mon indignation en absence de mesures d'hygiène appropriées et le traitement indigne et inhumain accordé aux prisonniers. Au terme de cette expérience, j’ai conclu que la prison chez nous est un lieu de déshumanisation et la réinsertion sociale risque d'être fort difficile pour celui devenu libre. On peut alors comprendre les cas de récidive, il leur est devenu plus facile de vivre dans les prisons que libre...

Un exemple classique de détention prolongée. À la Grande Rivière du Nord, j'étais tombé sur le cas d'un détenu couple des faits qui lui ont été reprochés qui avait été envoyé en prison par un juge de paix. Il y avait déjà passé 9 mois alors que la peine prévue en pareille circonstance était de 3 à 6 mois. À force de les visiter et de leur parler, j’avais fini par les connaître tous et développé une certaine relation avec eux. À chaque visite je m’informais sur leurs cas et l'évolution de leurs dossiers. C’est ainsi que dans l'exemple donné plus haut, j'avais eu l'opportunité d'en discuter avec le juge de paix. Je l'ai appelé au téléphone, je me suis présenté et il m'a gentiment entendu sur le cas. À mon grand étonnement, il m'a répondu avoir complètement oublié ce détenu, pensant qu’entre temps il avait été libéré alors qu’en fait le responsable de la prison ne pouvait le libérer sans un ordre émis par une autorité judiciaire. J’ai donc saisi l’occasion pour demander, observant les conditions inhumaines de la détention, au juge de paix si c’était possible d'ordonner sa libération. L'esprit de Noel aidant, ma requête a été agréée et le détenu a pu passer les fêtes de fin d'année en famille. Ce n’était qu’un échantillon parmi plusieurs autres cas similaires. Cette expérience m'a permis de voir, de comprendre et d’avoir la conviction que le système carcéral et le système judiciaire haïtiens ont beaucoup d’efforts à faire pour mieux traiter les personnes en contravention avec la loi. C’est une obligation morale et légale.

L’idée d’écrire cet article pour parler de mon expérience d’aumônier de prison et mes observations sur l’état de droit dans les prisons que j’ai visitées m’est venue en tête suite à l’évasion dans la prison civile de la Croix-des-Bouquets et les mouvements de grèves des différents leviers du système judiciaire qui compliquent davantage la situation des détenus. Je me suis inquiété et je m’inquiète encore pour les raisons évoquées plus haut, car de potentiels criminels dangereux se retrouvent maintenant libres dans la nature et de potentiels innocents continuent d’attendre des mots de justice. C’est aussi pour moi l’occasion de dénoncer la paralysie récurrente du système judiciaire jointe à l’incapacité des pouvoirs de l’État ayant entre autres rôles de créer une cohésion permettant de conserver, de garantir et de perpétuer les droits fondamentaux de la personne humaine.

À part certaines initiatives personnelles, bénévoles et désintéressées il n'existe pas vraiment pas une pratique institutionnelle d’aumônerie en Haïti bien structurée et bien organisée regroupant les différentes communautés de foi pouvant encadrer et aider efficacement les autorités judiciaires et carcérales à mieux gérer et rendre les conditions de détentions plus humaines et plus dignes. Il est donc important d’expliquer ce qu'est un aumônier, son histoire.

Selon l’encyclopédie en ligne Wikipédia, ce fut en 1174 que le mot aumônier fut employé dans la langue française pour la première fois pour désigner un prêtre attaché à une personne de haut rang et qui est chargé entre autres de distribuer ses aumônes aux pauvres et de célébrer le culte dans sa chapelle particulière. Ce terme a évolué avec le temps et a tendance aujourd’hui à se faire substituer par un mot plus courant: chapelain.

En France, le code de procédure pénale reconnait et délimite la mission des aumôniers. Leur mission est de « célébrer les offices religieux, d’administrer les sacrements et d’apporter aux détenus une assistance pastorale. Ils ne doivent exercer auprès des détenus qu’un rôle spirituel et moral. » En accueillant un (e) détenu (e), le centre carcéral l’informe, entre autres, qu’il (elle) peut recevoir la visite d’un ministre religieux et assister aux offices religieux. À tout moment, si le (la) détenu (e) manifeste le désir de recevoir la visite d’un ministre religieux, le centre carcéral communique l’information à l’aumônier principal. En 2012, toujours en France, selon les chiffres fournis par l’administration pénitentiaire, il y avait environ 1 249 intervenants cultuels issus de différentes confessions religieuses et répartis en 397 aumôniers rémunérés, 689 bénévoles, 163 auxiliaires d’aumônerie.

En Haïti, on n’a pas trop de pratique de l’aumônerie, du coup on n’en connait même pas l’importance. Il n’est pas automatique dans la tête des autorités pour penser à créer cet espace de rencontre entre les détenus et les aumôniers où ils peuvent se confier sans crainte que leurs confessions ne soient retenues contre eux. L’accompagnement d’un aumônier se révèle utile pour le détenu. Cela peut, entre autres, l’aider à sa sortie à mieux s’insérer dans la société. L’expérience de la prison en Haïti est tellement humiliante et déshumanisante qu'elle peut être comparée à un espace de perfectionnement pour les criminels notoires et/ ou de formation pour que les néophytes prennent de la maturité en criminalité.

Fort de ce constat, je plaide pour que l’Etat, sans compromettre sa laïcité, établisse avec toutes les structures religieuses des aumôneries tout en s’assurant de la formation des aumôniers, car ils vont travailler dans des milieux stratégiques. Ils peuvent être, pour tout gouvernement voulant prévenir et combattre le banditisme, des conseillers, vu leur expérience. Le besoin n’est pas seulement au niveau des prisons, mais aussi dans les hôpitaux et dans les forces de l’ordre (police et armée). L’un des pays champions de cette pratique ce sont les États-Unis d’Amérique. Vu les limites financières et économiques de l’Etat haïtien, les structures religieuses pourraient prendre à leur charge d’affecter et d’entretenir des aumôniers là où l’Etat aura lui-même décidé. Cela peut aussi diminuer le nombre de récidivistes dans les prisons et rendre nos prisons plus humaines où le détenu à sa sortie aura non seulement payé sa dette envers la société, mais aura aussi appris à devenir un citoyen digne de ce nom.

Révérend Père Jean Fils Chéry, B.Th, Dip. Min, MA
Juriste




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