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Pour Amanda Gorman, la poésie est un acte éminemment politique

Pour Amanda Gorman, la poésie est un acte éminemment politique



La polémique qui enfle au sujet de la traduction du poème d’Amanda Gorman est passionnante. Quoique dérangeante pour certains, elle propulse sans conteste la jeune Afro-Américaine de 22 ans sur le devant de la scène internationale plus encore que le 20 janvier 2021, lorsqu’elle a récité devant une assistance captivée son long texte titré The Will We Climb (« La colline que nous gravissons ») à l’occasion de l’investiture du 46e président des États-Unis d’Amérique, le démocrate Joe Biden, et de la vice-présidente, Kamala Harris, sur les marches du Capitole à Washington.

Habillée d’un long manteau de couleur jaune jonquille, cheveux tressés et cerclés d’un ruban rouge, on la voit se détacher des rangs des invités d’honneur où elle s’était installée et avancer avec assurance jusqu’au pupitre. Et là, avec un sourire rayonnant, une voix posée, une éloquence d’une rare maîtrise et une diction parfaite, Amanda Gorman s’adresse à « Monsieur le Président Docteur Biden, Madame la Vice-Présidente Kamala Harris, aux Américains et au monde ».Car la cérémonie est retransmise en direct sur les télés et les médias sociaux.

Nous sommes quatorze jours après le sinistre mercredi noir où des partisans du président sortant, Donald Trump, ont gravi la Colline jusqu’à pénétrer dans l’enceinte de l’institution symbole de cette grande démocratie et perturber la cérémonie de ratification de l’élection de Joe Biden par les élus du Congrès.

Ces émeutes ont causé des morts et renvoyé au monde une piteuse image de ce pays qui se veut le chantre de la démocratie. C’est de cette Colline dont il est question dans ce poème. Et avec ce poème, la jeune militante féminine a fait son entrée dans l’histoire. L’avenir dira la suite.

« Nous nous évertuons à forger une union qui ait un but,

À façonner un pays accueillant aux hommes de toutes cultures, de toutes couleurs de peau, de tous tempéraments et de toutes conditions.

Et nous élevons nos regards non pas vers ce qui se dresse entre nous mais vers ce qui se dresse face à nous.
Nous mettons fin à la division car nous savons que, pour que notre avenir passe avant tout, il faut qu’avant tout nous mettions nos différences de côté.

Nous mettons bas les armes pour nous prendre dans les bras.

Nous ne cherchons à nuire à personne et désirons l’harmonie pour tous » (1)

Le public, restreint en raison de la crise de la Covid-19, est subjugué par cette performance qui a duré tout de même six minutes. Avant de faire une ovation à la jeune femme.

Amanda Gorman a occupé les unes de journaux à travers le monde dès le lendemain 21 janvier. On découvre cette jeune femme dont les mots ont eu cet effet d’électrochoc alors qu’ils parlent de « réconciliation », de « justice » et d’«harmonie ». Des mots qu’on sent jaillir de ses tripes. Dits d’une manière appuyée et détachée.

Au-delà de la couleur de peau

Dans plusieurs pays, des éditeurs veulent publier la jeune poétesse dans leur propre langue. Des traducteurs s’attellent à la tâche. Mais voilà que la polémique éclate. Des activistes ont décidé que parce qu’il s’agit de l’œuvre d’une Afro-Américaine, elle ne doit pas être traduite par une personne à la peau blanche. C'est ainsi que deux traducteurs européens : la Néerlandaise Marieke Lucas Rijneveld (29 ans), elle-même auteure, et le Catalan Victor Obiols (60 ans), également musicien et professeur d’université à Barcelone, ont dû renoncer à traduire l’Américaine car ils n’avaient pas « le bon profil » (lire l’article de Huguette Hérard, daté du 6 avril paru dans Le National sous le titre « Quand l’antiracisme se confond avec le racisme »).

Cette polémique est-elle une bonne chose pour la popularité d’Amanda Gorman ? Est-ce que de telles réactions, aussi extrémistes, ne risquent pas de faire plus de tort que de bien aux auteurs/auteures en général ? Ces critiques tiennent-elles compte de la valeur littéraire de l’œuvre au-delà de la simple couleur de peau ?

Beaucoup d'écrivains noirs ou de pays en développement, mais pas seulement, sont traduits dans plusieurs langues partout dans le monde. Et ils sont parfois connus au-delà de leur patrie grâce à des traducteurs qui se font l’écho de leur voix. Certains ne sont reconnus dans leur pays que bien après avoir reçu une distinction en langue étrangère. On ne se demande pas qui se cache derrière ces passeurs. De quelle couleur de peau sont-ils. Quelle est leur genre, leur préférence sexuelle, leur religion.

Chez nous, on s’est mis aussi à traduire en créole des œuvres d’auteurs étrangers pour le plus grand bonheur du lectorat haïtien. Prenons comme exemple Le Petit Prince (2) d’Antoine de Saint-Exupéry ou Le Prince (3) de Machiavel, pour ne citer que ces deux livres. Nous découvrons et admirons des écrivains russes, sud-africains, latino-américains, chinois, israéliens, arabes roumains grecs, et j’en passe. Grâce à des traducteurs de talent qui savent rendre la puissance de l’œuvre d'un James Baldwin ou celle d’une Maya Angelou ou d’une Toni Morrison, nous pouvons nous identifier à leurs héros. Des milliers de lecteurs non francophones à travers le monde ont le loisir d’apprécier Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain ou Amour, Colère et Folie de Marie Chauvet.

Tout comme un romancier choisit le sujet de son roman et ses personnages, le traducteur choisit un auteur ou un écrit qui lui parle, qu'il estime avoir si bien compris qu'il peut s'approprier l’œuvre afin de la restituer comme si c'était la sienne.

La question est la suivante : vaut-il mieux un médiocre traducteur ayant la bonne couleur de peau ? Ou bien un excellent traducteur qui arrive à se glisser dans la peau de l’auteur jusqu’à en faire une œuvre commune, touchant à l’universel ?

Jugerait-on acceptable par exemple de refuser à Marie NDiaye (Prix Goncourt 2009) ou à Yanick Lahens (Prix Femina 2014) de traduire des auteurs blancs (homme ou femme), parce qu'elles-mêmes ne sont pas blanches ? « Si je ne peux pas traduire un poète parce que c’est une femme, jeune, noire, américaine du XXIe siècle, je ne peux pas non plus traduire Homère parce que je ne suis pas un Grec du huitième siècle av. J.-C.. Ou je n’aurais pas pu traduire Shakespeare parce que je ne suis pas un Anglais du XVIe siècle. », lance Obiols pour qui ce débat est loin d'être anodin.

Il faut être vigilant à ne pas se tromper en embrassant certaines causes qui peuvent avoir un effet boomerang.

Le cas de ces deux traducteurs européens "recalés" est édifiant. Ils sont victimes d’un racisme à rebours. Et jusque-là, ils n'avaient peut-être jamais expérimenté ce que cela veut dire le racisme. Se voir refuser un travail juste parce qu'on n'a pas la « bonne » couleur de peau, est-ce ce message qu’Amanda Gorman voulait faire passer ? On pourrait en douter !

Chantal Guerrier

1 N.D.L.R.
2 1) Extraits de la traduction de Bertrand sur le site de Mediapart.
3 2) « Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry, traduit par l’écrivain Gary Victor, sous le titre : « Ti Prens la ».
4 3) « Le Prince » de Machiavel, traduit par le philosophe Hénock Franklin sous le titre : « Prens la ».




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