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Littérature haïtienne d’expression anglaise, selon Edwidge Danticat



L’écrivaine Edwidge Danticat appartient-elle à la littérature américaine ou à la littérature haïtienne ? Tous ses livres de fiction et de non fiction sont publiés en anglais et aux États-Unis et ont rencontré un remarquable succès auprès du grand public américain ; beaucoup de ses ouvrages ont été récompensés par des prix littéraires américains prestigieux tels le National Book Critics Circle Award, l’American Book Award, ou le National Book Award. Elle a été en outre récipiendaire de la célèbre bourse MacArthur Fellowship communément appelée aux États-Unis le « Genius Grant ». Pourtant, elle n’a pas pris naissance aux États-Unis, mais en Haïti, sa première langue n’est pas l’anglais, mais le kreyòl, bien que, à ma connaissance, elle n’ait jamais publié de textes littéraires dans cette langue, et les thématiques dominantes de ses textes de fiction explorent les problèmes liés aux défis de l’immigration rencontrés par les émigrants haïtiens pour quitter Haïti et s’intégrer dans la société américaine (Krik ? Krak !), les conséquences de la répression politique en Haïti subie par les exilés haïtiens (The Dew Breaker), les horreurs des relations haitiano-dominicaines (The Farming of Bones), les multiples facettes d’une identité haïtienne dans l’expérience nord-américaine (Breath, Eyes, Memory), les regrets, la recherche du pardon et de l’oubli d’un passé haïtien chargé de crimes et de tortures (The Dew Breaker). Si ces thématiques ne constituent pas des thématiques éminemment haïtiennes, je me demande ce qu’elles peuvent bien être.

Dans Everything Inside, sa plus récente publication, Edwidge Danticat rassemble un groupe de huit textes de fiction qu’elle avait fait paraitre précédemment dans plusieurs magazines américains, notamment The Washington Post Magazine, The New Yorker, Ms, Granta, The Caribbean Writer, et Callaloo, la remarquable revue littéraire et culturelle de la diaspora africaine. Bien que l’action ne se déroule en Haïti que dans deux de ces huit textes de fiction, le lecteur peut deviner la présence chaude de cette terre qui se fait sentir grâce aux allusions, aux sous-entendus ou aux interférences de la langue locale, le kreyòl, que le narrateur fait intervenir parfois en plein milieu d’un dialogue ou d’une description.

La première fiction, titrée Dosas, raconte l’histoire d’une assistante-infirmière haïtienne de Miami, prénommée Elsie, une rude travailleuse qui ne craint pas d’envoyer la plus grande partie de ses économies durement accumulées au cours des ans à son ex-mari, Blaise, afin que celui-ci paye la rançon qui permettra de libérer Olivia, sa petite amie kidnappée en Haïti. Pourtant, Olivia a été un temps la rivale d’Elsie quand elles vivaient à Miami, et elle (Olivia) avait fini par gagner le cœur de Blaise. Mais, Elsie ne lui en tint pas rigueur. Malgré la brièveté de l’intrigue, cette histoire courte dépeint des personnages complexes, des rebondissements inattendus et des rapprochements directs avec l’actualité sociale et politique d’Haïti.

Dans la deuxième histoire courte titrée In the Old Days, la narratrice prénommée Nadia, une enseignante d’anglais dans un lycée de New York, apprend que son père est mourant chez lui à Miami. Elle est sommée par la femme de son père de venir passer les dernières minutes de la vie de son père avec ce dernier. Le problème est que les deux ne se sont jamais rencontrés auparavant, mais Nadia accepte finalement à contrecœur l’idée de rendre visite à un père qui lui est totalement inconnu. Quand elle décide en fin de compte d’aller à Miami pour le rencontrer, son père est déjà mort. Dans le reste de l’histoire, Nadia se lamente à propos d’un père qu’elle ne découvre qu’après son décès, essaie d’imaginer ce que cela lui ferait d’appeler quelqu’un Papa, et finit par se libérer enfin de ses pleurs avant d’appeler sa mère qui l’attendait à New York.

La troisième histoire du recueil est intitulée The Port-au-Prince Marriage Special. L’action se déroule à Port-au-Prince dans un hôtel dirigé par un jeune couple haïtien où l’une des servantes a contracté le virus du Sida de touristes étrangers qui leur promettent mariage en échange de faveurs sexuelles. La servante, du nom de Mélisande, a été l’une des victimes de cette pratique courante dans certains milieux de la société haïtienne, rongés par la misère et le désespoir.

The Gift est le titre de l’histoire suivante située une fois de plus à Miami dans une communauté haïtienne. Cette histoire tourne autour d’un couple de jeunes immigrants haïtiens de catégorie sociale plutôt aisée—l’homme, Thomas, un agent immobilier qui a réussi, sa femme, descendante libanaise et haïtienne. Cependant, ils ne vivent pas ensemble sous le même toit puisque Dina, sa femme et Qadine, sa fille d’un an, sont restées en Haïti. Au cours d’un séjour en Haïti, Thomas rejoint Dina et Qadine. Les trois sont écrasés sous leur maison lors du tremblement de terre de janvier 2010, mais Thomas parvint à s’en sortir avec une jambe totalement broyée dont il dut être amputé. Tout le texte est une analyse psychologique plutôt ennuyeuse des relations entre Thomas et sa maitresse Anika, une professeure d’Histoire de l’Art à Miami Dade College.

Hot-Air Balloons, l’histoire suivante, est beaucoup plus entrainante. Elle raconte l’histoire de deux jeunes étudiantes de condition socio-économique différente, l’une, Neah, américaine, fille de professeurs d’université, l’autre, Luce, Haïtienne et fille de pauvres paysans, mais qui chérissaient la valeur des études. Rapidement, Neah abandonna la Fac pour aller travailler dans une organisation caritative haïtienne qui s’occupait de jeunes femmes victimes de viols et autres abus sexuels. Luce n’abandonna pas ses études par respect pour les sacrifices de ses parents, mais resta fidèle à son amitié pour Neah, même si cette amitié ne semblait mener nulle part.

Sunrise, Sunset est le titre de la sixième histoire du recueil. Elle raconte la longue descente dans la maladie d’Alzheimer de Carole, une immigrante haïtienne qui perd peu à peu ses souvenirs et reconnait à peine ses proches. Mais, elle n’est pas le seul membre de la famille victime de fragilité mentale puisque sa fille Jeanne ne s’est jamais complètement rétablie mentalement après la naissance de Jude. Jeanne est consciente de ses lacunes en tant que mère. « How do you become a good mother? Jeanne wants to ask someone, anyone. She wishes she’d been brave enough to ask her mother before her dementia, or whatever it is that she is suffering from, set in. » (Comment devient-on une bonne mère? Jeanne veut en parler à quelqu’un, à n’importe qui. Elle voudrait qu’elle fût assez brave pour en parler à sa mère avant sa folie, ou quelle que soit le nom de cette maladie dont elle souffre. ) [ma traduction]. L’histoire se termine dans une tristesse infinie. « There is no longer any need for hellos or goodbyes, either. Soon there will be nothing left, no past to cling to, no future to hope for. Only now. » (Nul besoin non plus pour des saluts ou des au revoirs. Bientôt il n’y aura plus rien, aucun passé à s’accrocher, aucun avenir à espérer. Seulement maintenant.) [ma traduction].

L’histoire suivante, la septième du recueil, est intitulée Seven Stories. Elle se déroule dans une magnifique petite ile des Caraïbes dont le nom n’est pas révélé. La narratrice, Kimberly, est invitée par une amie d’enfance, Callie Morrissete, dont le mari, Gregory Murray, se trouve être le Premier Ministre de l’ile, à venir passer les fêtes de fin d’année avec elle. Callie, dont le père, Charles Morrissete avait été assassiné quand il était Premier Ministre, et Gregory ont évolué dans les mêmes cercles sociaux quand ils étaient plus jeunes. Ils forment un couple charmant même si apparemment, Callie manifeste des tendances autoritaires à l’égard de Greg qui ne se laisse pourtant pas marcher sur les pieds. Par la minutie avec laquelle la narratrice décrit les personnages de l’histoire, les paysages de l’ile, et la complexité psychologique des personnages, Seven Stories peut être considérée comme la plus attachante des huit histoires du recueil.

La dernière histoire titrée Without Inspection est aussi la plus courte du recueil. Elle commence d’une manière spectaculaire. Arnold, un immigrant haïtien sans papiers, ouvrier dans la construction de bâtiments, est victime d’un accident et tombe du haut de la plateforme de son travail dans un malaxeur à béton. Durant les six secondes et demie que dure sa chute, il voit défiler devant lui ce qui avait été sa vie jusque-là : son enfance et son adolescence comme domestique (« restavèk ») dans une famille haïtienne qui le maltraitait, son embarquement dans un bateau à destination des États unis en vue d’une vie meilleure, la chance extraordinaire qu’il a eue d’abord de survivre au naufrage de la majorité des passagers, puis de rencontrer sur la plage une immigrante haïtienne du nom de Darline qui tombe amoureuse de lui. Les deux s’entendent bien au point qu’Arnold finisse par adopter le fils de Darline, Paris, dont le père avait péri lors du naufrage survenu au cours d’un précédent voyage. Avant de disparaitre définitivement, l’esprit d’Arnold rôde autour de ceux qui lui sont chers, Darline, Paris, et tente désespérément d’entrer en contact avec eux, mais en vain, malgré toutes les tentatives qu’il entreprend. Cette histoire poignante nous touche au plus profond de nous-mêmes malgré l’apparent détachement dont semble faire preuve le narrateur.

Dans ce recueil d’histoires courtes, Danticat nous livre pourquoi, malgré l’utilisation de la langue anglaise, elle reste d’abord une écrivaine haïtienne qui raconte des expériences vécues par des Haïtiens, décrit d’abord de multiples aspects de la culture haïtienne, nous plonge dans les mécanismes de la reproduction des communautés haïtiennes, malgré qu’elles soient plongées au cœur d’une autre culture qui ne lui ressemble en rien.

Hugues Saint-Fort
New York, janvier 2021




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