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«Men l ap fè san» de Mechans-T, un piège pour les partisans des effets directs des médias



Depuis environ un mois, le jeune rappeur haïtien Mechans-T, de son vrai nom Wens Jonathan Desir, a publié son dernier vidéoclip titré «Men l ap fè san». Ce titre, sorti en collaboration avec la chanteuse Karstine Eldad Cangé, plus connue sous le nom de Kasoumee, et le populaire DJ Tony Mahotière, dit Tony Mix, a été déjà visionné plus de deux millions fois sur la chaîne YouTube du rappeur. Programmée dans les playlist de presque tous les médias traditionnels haïtiens et de DJà travers tout le pays, la musique «Men l ap fè san» s’est hissée au rang des hitset devient un véritable slogan sur les lèvres des jeunes haïtiens friands du rap, genre musical apparu en Haïti vers les années 1980.


«Men l ap fè san» est un titre à travers lequel Mechans-T profère des menaces de mort à l’encontre de tous ceux qui, sur le plan sentimental, s’ingèrent dans la vie des autres. La vidéo est constituée des scènes de violence meurtrière et de tueries. À ce titre, le rappeur introduit :

«Nou gon jan lè n wè mari moun nou anvi fouye men
Nou gen jan lè n wè madanm moun nou anvi fouye men
Nan foure pat nan afè moun epa w blese kounye a».

Dans un contexte où les crimes passionnels ne cessent d’augmenter dans la société haïtienne, certaines personnalités et institutions se positionnent contre la diffusion de cette chanson sur les ondes. Dans un article, la journaliste Kerline Jean-Paul [1] de l’agence en ligne Presslakay écrit : «[…] Face au contexte actuel où les actes de violence deviennent de plus en plus récurrents dans le pays, ces types de musique ne font qu’amplifier la situation […].»

Dans cette même lignée, le journaliste Wadson Désir, lors d’une publication sur sa page Facebook, pense que les médias qui diffusent cette musique devraient jouer, de préférence, un rôle de censure. Selon lui, les artistes et les médias produisent des effets directs sur les auditeurs. S’appuyant sur l’approche macluhanienne, Wadson Désir écrit : «[…] Èske w konnen anpil atis nan mond la, enspirasyon yo konn sèvi "medium" pou anpil antite pase mesaj yo vle ? Mesye sa yo se “Canal”yo ye. Anpil sèvi pou pase pawòl sa ki pi wo pase nou yo. Si n pa kanpe nan difizyon mizik "Men l ap fè san" an se nou k ap wè l. […] Antite Yo pwisan.»

Ces journalistes qui, à force de rencontrer les scientifiques, prétendent faire passer leurs déclarations pour des analyses scientifiquesne sont pas les seuls qui considèrent les récepteurs comme des individus passifs. Dans un article publié sur Rezo Nodwès, Marcelin Montaigne [2] soutient la thèse manipulatrice des médias. Sur ce, il souligne : «Après nous avoir longtemps appris à tolérer l’intolérable, certains médias nous préparent déjà à accepter l’inacceptable.»Quant à Patrick Michel [3], la présence massive des médiasne fait qu’augmenter l’influence de la presse sur l’opinion publique. Exposé aux médias, le récepteur, selon lui, estconfronté à «la fois au risque de la pensée unique et au danger de propagande des médias de masse».

L’objectif de cet article est de montrer l’invalidité de ces discours réducteurs qui sont basés sur l’idée de manipulation mentale des médias. Pour ce faire, nous nousappuierons sur certains travaux de Dominique Wolton, de Philippe Breton et de Serge Proulx. Cette démarche sera complétée par Éric Maigret.

Concept-clé de la communication, Francis Balle [4] définit média comme un ensemble de moyensqui permet aux hommes de s’exprimer et de communiquer avec les autres. Pour ceux qui s’opposent à la diffusion de cette musique dans les médias haïtiens, ils ne soutiennent qu’une seule thèse : « Men l ap fè san » comme canal produira des effets directs sur les récepteurs.

En d’autres termes, pour eux, à la lumière de Philippe Breton et de Serge Proulx [5], les médiasne sont qu’une «aiguille hypodermique», c’est-à-dire ils injecteraient de modèles de comportement et d’attitude dans la conscience des individus passifs et atomisés constituant une masse amorphe. Ce modèle, selon Éric Maigret, [6] désigne, en peu de mots, l’influence subie par les audiences passives.

Celui qui reçoit les messages, c’est-à-dire le récepteur, est libre. Cette liberté dont on parle, pour citer Dominique Wolton [7], lui permet d’accepter, de négocier, de repenser et de refuser le message reçu. Si l’on considère la victoire de la communication comme une chaîne, le récepteur est un maillon très fort qui, poursuit Wolton, n’est pas facilement manipulé. Sur ce, il résume : « Adressé à tout le monde, le même message n’est pas reçu de la même manière par tous».

Dans notre cas, bon nombre de jeunes haïtiens sont exposésà une large diffusion de « Men l ap fè san». Mais cela ne fait pas d’eux des individus passifs. Ces derniers possèdent une capacité de dire non. En d’autres mots, pour reprendre les propos de Philippe Breton et de Serge Proulx, les médias n’ont pas l’efficacité nécessaire et suffisante pour modifier, à eux seuls, le comportement des récepteurs. Breton et Proulx concluent que les facteurs de changement des attitudes existent déjà chez les utilisateurs. À ce niveau, les média ne feraient que les renforcer.

À travers «Men l ap fè san», il peut exister dans l’intention de Mechans-T la volonté d’influencer et d’imposer la violence. Si c’est le cas, son objectif pourra échouer car, selon Éric Maigret, le récepteur dispose de la capacité de fuite et de contradiction.

Ceux qui s’opposent aux médias haïtiens qui diffusent «Men l ap fè san» n’avancent aucune donnée statistique qui établit une relation entre les effets directs des médias et la violence chez les jeunes que ce soit en Haïti ou à l’étranger. Pour reformuler ce constat d’Éric Maigret [8], le Japon, par exemple, l’un des pays où des jeux vidéo de combats sont très critiqués pour leur violence extrême est classé parmi les pays où le nombre de viols et de meurtres est le plus faible au monde.

La thèse selon laquelle les médias sont très puissants est erronée et l’idée que le récepteur est passif est irrationnelle. Cela dit, le message véhiculé par le rappeur Mechans-T à travers «Men l ap fè san» n’incitera en aucun cas, de manière directe, les jeunes à la violence. Toutefois, elle peut faire résonance à leurs attentes.

Wilner Jean
jeanhaitiwilner@gmail.com

Notes de références
[1] Kerline JEAN-PAUL, «Men l ap fè san», le dernier titre du rappeur MechansT faisant l’apologie de la violence, in Presslakay, s.n, s.d.
[2] Marcelin MONTAIGNE, «Haïti | RD : La concentration des médias, une entorse à la démocratie ainsi qu’à la liberté d’expression, des deux côtés de l’île d’Haïti», [en ligne], https://rezonodwes.com/2020/10/11/haiti-rd-la-concentration-des-medias-une-entorse-a-la-democratie-ainsi-qua-la-liberte-dexpression-des-deux-cotes-de-lile-dhaiti/, consulté le 11 janvier 2021.
[3] Patrick MICHEL, «La pressehaïtienne devient-elle un danger pour la démocratie ?», [en ligne], https://ayibopost.com/la-presse-haitienne-devient-elle-un-danger-pour-la-democratie/, consulté le 11 janvier 2021.
[4] Francis BALLE, Les médias, Paris, PUF, «Que sais-je ?», 2004 [2009], p. 3.
[5] Philippe BRETON et Serge PROULX, L’explosion de la communication. Introduction aux théories et aux pratiques de la communication, Paris, «Grands repères», La Découverte, 2012, p.159.
[6] Éric MAIGRET, La sociologie de la communication et des médias, Paris, Armand Colin, 3e édition, 2015.
[7] Dominique WOLTON, Sauver la communication, Paris, Flammarion, «Essais», 2005, pp. 32-33.
[8] Éric MAIGRET, La sociologie de la communication et des médias, op. cit., p. 51.




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