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Célébration Jean-Jacques Dessalines, le diplomate et le stratège militaire



Le 17 octobre 2020, les Haïtiens vont commémorer le 214e anniversaire de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines. Une occasion de réfléchir sur l’héritage de ce héros, père-fondateur de notre nation.


Mille raisons ont été évoquées sur les motifs qui ont conduit à cet horrible assassinat. Aucune ne saurait justifier cet acte barbare. Plus de deux siècles après, nous constatons que nous sommes complètement déboussolés et que l’héritage dessalinien, plus que jamais, est mis en pièce, démembré, dilapidé. Notre devise : « L’Union fait la force » n’est plus qu'un leurre. Nous sommes divisés plus que jamais. Dans ce cheminement chaotique, tout s’écroule autour de nous. La graine de l’union que Dessalines avait préconisée, en vue d’en finir une bonne fois pour toutes avec le spectre de l’esclavage, a arrêté de germer. À la place règne aujourd'hui un désert de malentendus et de divisions à tous les échelons de la société. Deux héritages fondamentaux de l’homme de Vertières ont été particulièrement foulés aux pieds ces dernières années : la souveraineté de la Nation et l’union sacrée. Non seulement notre pays est constamment sous influence étrangère, mais encore la division gangrène la société haïtienne.

Dans ce concert de dégradation des valeurs, même Dessalines n’en est épargné. Le père fondateur, cet homme valeureux qui a combattu pour la liberté de ses frères esclaves, fait l’objet de désaveu et même de dénigrements. Ses enseignements qui sont de véritables leçons de vie, ne sont pas relayés comme cela se devrait dans nos écoles. Un vrai dommage, car ceci nous aurait donné l’opportunité de découvrir le penseur, le stratège, le visionnaire, bref, cet homme d’État qui avait un vrai projet porteur pour Haïti.

À ce propos, une des phrases de Dessalines qui m'a le plus subjugué parce qu’elle a toujours fait vibrer ma fibre patriotique est celle-ci : « Souvenez-vous qu'aucune nation n'a le droit de nous gouverner. »

Cette phrase éveille en moi des sentiments nobles mêlés de joie et de fierté et me pousse à me surpasser. J’irai jusqu'à dire qu’elle a façonné et conditionné cet esprit patriotique qui m’habite depuis mon jeune âge et qui me fait aimer mon pays malgré ses nombreux déboires.

Un visionnaire

Cette phrase a d’ailleurs conditionné la politique étrangère de Dessalines, empreinte de lucidité. Elle a montré que cet homme était conscient du racisme dont était victime son pays. Les métaphores de Dessalines sont à cet effet à méditer, car après plus de deux siècles, elles ont valeur d’exemple. Le fait par nous d’avoir ignoré ses paroles et renié l’héritage sacré qu’il nous a légué a de quoi plonger les patriotes dans le désarroi. Je constate qu’à chaque tournant historique et principalement au cours de ces cinquante dernières années où l’on aurait eu le plus besoin de son enseignement, nous avons tout simplement oublié son riche enseignement : « Un tel ne connaît pas les blancs, disait l’Empereur. Pendez un blanc au-dessus d’un plateau de la balance de la douane, et mettez un sac de café dans l’autre plateau : les autres blancs viendront acheter ce sac de café, sans porter aucune attention au cadavre de leur semblable.[1] »

Plus d’un siècle après, le Général de Gaulle emboîtera le pas à l’homme de Vertières en délivrant lui aussi un brevet de cynisme aux grandes puissances dans la droite ligne de ce que Dessalines en son temps avait dit : « Un grand pays n’a pas d’amis. Les hommes peuvent avoir des amis, pas les hommes d’État[2] ».

L’attitude des États occidentaux vis-à-vis du Tiers-Monde conforte le jugement de Dessalines sur la nature des rapports entre pays. En renonçant au respect des droits de l’homme, les Occidentaux ont gagné des parts de marché tant en Asie qu’en Afrique, là où les destins des peuples se détruisent à coups de canon. En son temps, papa Dessalines parlait du café, mais aujourd’hui on peut remplacer cette denrée par n’importe quel autre produit ou matière première, ces richesses qui font le malheur de bien de pays qualifiés de « pauvres ». En ce domaine, Dessalines avait décrit avant la lettre les relations Nord-sud, en dessinant les contours avec précision. En une phrase, il avait résumé les relations internationales de l’époque en affirmant que l’appât du gain conduit à une exploitation à outrance des pays pauvres et constitue la pierre angulaire des relations Nord-Sud. On peut qualifier son analyse de prophétique.

Une diplomatie de caractère

Au lendemain de la victoire sans appel des révolutionnaires sur les forces françaises, la diplomatie inaugurée par Dessalines, empreinte à la fois de pragmatisme et de volontarisme, répondait à la logique du moment. En portant sur les fonts baptismaux la première république noire indépendante du monde, la faisant ainsi entrer dans le concert des Nations, Dessalines avait du coup inauguré une diplomatie offensive qui lui a permis de placer son pays sur l’échiquier international comme l’égal de n’importe quel autre État, puissant ou pas. Cette diplomatie de caractère léguée par le révolutionnaire haïtien n’avait malheureusement pas perduré. Amnésiques, nous nous sommes délibérément écartés du chemin qu’il avait tracé en jetant aux orties toutes ses recommandations. N’est-ce pas Bellegarde qui disait que Dessalines fut celui qui « affirma le droit d'un peuple d'origine nègre à être traité comme égal par toutes les nations du monde civilisé ; Alexandre Pétion personnifie la fraternité (que nous appelons aujourd'hui justice sociale) parce qu'en fondant la « république », il appelle tous les Haïtiens à participer fraternellement au gouvernement de leur pays pour leur bien-être commun et parce que, en aidant Bolivar à libérer les colonies espagnoles de cet hémisphère, il assura l'abolition de l'esclavage en Amérique hispanique et donna le premier exemple désintéressé de solidarité interaméricaine [3]. »

S’agissant des relations entre Haïti avec les autres pays, Jean-Jacques Dessalines s’était déjà prononcé en faveur d’une politique étrangère dont nous pouvons nous enorgueillir. Il s’agit d’une diplomatie décomplexée, où la compétence et le talent étaient mis à contribution pour le rayonnement d’Haïti. Et dire que certains petits esprits s’autorisent aujourd’hui à traiter et juger avec une légèreté déconcertante cet héritage, en reprenant les vieux schémas colportés et véhiculés par les colons français[4]

Inconsciemment ou non, nous faisons injure à la mémoire et à l’honorabilité de l’homme qui nous a sortis de la servitude. Dix ans après la proclamation de l’indépendance de Haïti, Charles Périgord de Talleyrand, l’inamovible ministre des Affaires étrangères français, continuait de considérer Haïti comme étant ni plus ni moins qu'une partie du territoire français en rébellion. C’est donc à l’aune de ce fait que l’on a réalisé combien était efficiente la diplomatie élaborée et mise en place par Dessalines, notamment en analysant l’importance du face à face des deux hommes. Bien avant même le triomphe de la révolution de 1803, Dessalines s’était longuement préparé à affronter les pays hostiles à l’indépendance et à l’émancipation de la première république noire. À cet effet, il avait accrédité Joseph Brunel, représentant la révolution en cours, auprès du gouvernement des États-Unis avec la mission d’expliquer aux Américains les changements politiques en cours à Saint-Domingue. Par cette posture, Dessalines démontrait au monde que la communication et le dialogue étaient aussi des atouts majeurs pour la crédibilité d’un État moderne.

Comme on peut le constater, Dessalines était l’opposé de ce qu’affirmait le fameux Saint Rémy des Cayes dans une préface du livre de Boirond Tonnerre[5] dont l’essentiel de son argumentation consistait à colporter des rumeurs et à entretenir l’opacité sur la personne de Jean-Jacques Ier et sa révolution. Il n’a pas su remarquer que Dessalines avait fait preuve de talent en mettant par exemple à profit les rivalités franco-anglaises, ce qui lui a permis de commercer avec la Grande-Bretagne via la Jamaïque et le Gouverneur George Nugent. Pragmatique, l’empereur avait au départ opté pour des relations commerciales avec l’Angleterre et les États-Unis même si, dans le même temps, il a envoyé une correspondance au Président Thomas Jefferson[6] dans laquelle il sollicitait la reconnaissance de son pays en tant qu’État et l'établissement des relations diplomatiques entre les deux pays. C’est ce que l’on appelle dans le jargon diplomatique avoir deux fers au feu, surtout quand on sait que les États-Unis et la Grande-Bretagne subissaient la pression des commerçants désirant de faire des affaires avec Saint-Domingue qui avait des atouts non négligeables.

Un vrai homme d’État

À part ce désir de mettre en avant les atouts économiques d’Haïti, Jacques Ier a, de cette manière, voulu mettre les Français devant le fait accompli. Les premières déconvenues de la France ne tardèrent pas. Le premier à en pâtir fut l’inoxydable ministre des Affaires étrangères de la France, le nommé Charles Périgord de Talleyrand. Suite aux manœuvres diplomatiques de Dessalines, Sir George Nugent envoya Monsieur Edward Corbet auprès de l’homme de Vertières. Il débarqua dans les rades de Port-au-Prince sur un bateau de guerre du nom « Le Tartare ». À son bord, plus de quarante indigènes que les Français avaient faits prisonniers en 1803. L’un des objectifs de la révolution consistant à rendre la liberté à tous les nègres du monde venait d’être concrétisé. Cette libération fut le premier succès diplomatique de l’homme de Vertières. Malgré cette réussite, il ne voulait pas de cadeaux. Bien au contraire, le chef d’État haïtien proposa aux Britanniques de s’acquitter des frais de voyage pour ceux de nos frères restés en Jamaïque. À ce sujet, le 19 janvier 1804, Dessalines adressa une correspondance à Sir George Nugent. N’en déplaise aux détracteurs haïtiens et étrangers, Dessalines n’était pas un intellectuel bardé de diplômes, mais il n’en demeure pas moins vrai que cet homme charismatique possédait un grand sens du devoir, ce qui faisait de lui un chef d’État dans toute l’acception du terme. Il possédait aussi cette subtilité de mettre son interlocuteur face à ses responsabilités : « J’ai reçu, par la frégate de S.M.B le Tartare les trente-quatre prisonniers que votre excellence m’a envoyés. Cette marque de bienveillance m’a flatté bien agréablement et ce serait mettre le comble à votre générosité que de me faire parvenir le reste des malheureux que vous m’avez promis[7]. »

Le chef de la diplomatie haïtienne avait des objectifs précis. Si la libération des 40 indigènes était une étape importante, Dessalines voulait rendre caduc le boycott décidé par Talleyrand à l’encontre d’Haïti. Ce dernier avait décidé que la révolution de 1803 était nulle et non avenue et pour cause il a effrontément qualifié notre jeune République « d’État bandit ». En jouant la carte britannique jusqu'à au bout, le stratège haïtien avait offert au gouverneur de la Jamaïque, George Nugent, un accord commercial exclusif, histoire de le rallier à sa cause. Le 19 janvier 1804, le chef de l’État haïtien expédia une lettre à Nugent pour lui donner les raisons qui l’ont conduit à lui proposer cet accord commercial : « M. Corbet a reçu de moi l'accueil distingué et favorable auquel il devait nécessairement s'attendre. Quoique je le crusse muni de pouvoirs assez amples pour conduire définitivement un traité réciproquement avantageux, il a pensé devoir l'apporter à la sanction de votre excellence. L'amitié d'un gouvernement précieux que le vôtre m'est trop, précieuse, pour que je ne saisisse pas toutes les occasions de la cimenter[8]. »

Tout compte fait, à l’instar de Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines et plus tard Charlemagne Péralte étaient non seulement des révolutionnaires, mais de véritables hommes d’État, qui ont su montrer tout leur talent diplomatique dans les processus de négociations afin d’arriver à tirer leur pays vers le haut. Ils ont su comprendre le monde dans lequel ils évoluaient et agir en connaissance de cause. En ce 214e anniversaire de l’assassinat de notre fondateur, un retour aux idéaux de Dessalines se révèle plus que nécessaire pour comprendre d’où nous venons et vers quoi nous allons.

Maguet Delva

Notes
1-Beaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti, suivies de la vie du général J.M Borgella. Tome VI. Chapitre IV, p. 109.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61437798/f6.image.texteImage (Ce livre est disponible gratuitement au lien ci-dessus)
2-Charles de Gaulle – Extrait d’un entretien au magazine, Paris Match, le 9 décembre 1967
3 Dantès Bellegarde, Dessalines a parlé, Société d’éditions et de librairie, Port-au-Prince Haïti 1948, p. 20
4-La politique étrangère des Pères fondateurs de la nation haïtienne. Weibert Wien Arthus, « Monde et Société »
https://www.cresfed-haiti.org/IMG/pdf/4.-_monde_et_societe-8.pdf4.-_monde_et_societe-8.pdf
5- « Mémoires pour servir à l'histoire d'Haïti », par Boisrond-Tonnerre, précédés de différents actes politiques dus à sa plume et d'une étude historique et critique par Saint-Remy des Cayes, Haïti.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57971139/f11.texteImage
6-https://medium.com/les-oubli%C3%A9s-de-lhistoire/jour-4-30-la-lettre-adress%C3%A9e-par-jean-jacques-dessalines-%C3%A0-thomas-jefferson-2ed04b9d3a9
7- Thomas Madiou histoire d’Haiti Tome d’Haïti III 1803 -1807. Éditions Henri Deschamps, 1989, p.195, 8-Ibid, P. 195.




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